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2016.03.11

Ouagadougou : Elles vivent et procréent dans la rue

 
Un phénomène rare et inquiétant est apparu à Ouagadougou : des femmes ont pour toit, la nuit tombée, certains espaces publics. En  «famille» ou en solitaire, elles squattent certains espaces publics comme le parking extérieur du Gouvernorat du Centre. Au « pays des Hommes intègres », on a plutôt coutume de voir des déficients mentaux et des enfants défavorisés passer leur nuit dans les caniveaux, sous les ponts, près des feux tricolores, aux alentours de certaines gares routières, etc. Mais c’est assez singulier que des femmes, jouissant de toutes leurs facultés mentales, dorment en plein air, à  la merci des intempéries, des agresseurs sexuels et des voleurs. Comment ces femmes en sont arrivées-là dans un pays d’hospitalité légendaire ? Durant deux semaines, entre 19 heures et 6 heures du matin, nous les avons suivies.
 
Rue du Travail, en plein-cœur de Ouagadougou. Il est 19 heures, ce 9 février 2016. Dans la pénombre, nous faisons le pied de grue sous un caïlcedrat, juste à l’entrée de la porte du Gouvernorat de la région du  Centre. Les derniers employés du bâtiment quittent les lieux et se dirigent à l’extérieur vers le parking Wend-Kuni (Dieu a donné en langue nationale mooré) pour chercher leur monture. Les minutes et heures qui suivent, d’autres personnes investiront le même espace. Pas pour garer des engins, mais pour dormir sous le hangar du parking. Ce sont des femmes sans-abri et elles y sont, il y a plus de deux ans.  La première d’entre elles arrive dans son «appartement» à 20 heures 8 minutes. C’est le début de notre incursion dans l’intimité de ces femmes Sans domicile fixe (SDF) de Ouagadougou. Elle s’appelle Koidima Larba, quarantenaire. Elle est vêtue d’un pagne traditionnel coloré, d’un haut noir et d’un foulard «luilipéendé», enroulé sur la tête. Elle porte au dos son nourrisson de 20 mois et dans ses bras un seau d’eau, des habits et des jouets pour enfant. Koidima Larba a-t-elle été répudiée par son  époux ? Est-elle bannie de son clan ou de son  village ? Pourquoi n’a-t-elle pas de tuteur ou de famille d’accueil dans la capitale ? Des questions qui trottent dans  notre tête. Pour avoir le cœur net, nous allons à sa rencontre. Originaire du secteur n°8 de Fada N’Gourma (chef-lieu de la région de l’Est), Koidima a fêté son 44e anniversaire en décembre 2015. Elle est lucide dans les échanges, contrairement à ce que son histoire pouvait laisser penser. «Je suis poursuivie par des démons depuis mon jeune âge», nous apprend-elle. Cet état l’a contrainte à abandonner ses études en classe de 4e au Centre de formation professionnelle de Fada N’Gourma.  Sans époux, Larba Koidima vit en célibataire, quelquefois en concubinage. Elle a connu trois fois la maternité d’où elle est ressortie avec quatre filles dont des jumelles (une décédée). La dernière-née se nomme Samira Guingané, 20 mois et vit avec elle au parking du gouvernorat. Sa fille aînée a eu plus de chance. «Ma première fille fait des études en première année à l’université présentement », dit-elle avant de poursuivre : «La 2e, qui a perdu sa sœur jumelle, a dix ans cette année ; et la dernière que vous voyez (elle l’a désigne) aura deux ans en juillet prochain. Elles sont toutes de pères différents», confie Koidima. C’est en octobre 2014 qu’elle a rejoint le groupe de femmes qui squattait déjà le parking du gouvernorat. Très ouverte, elle raconte sa vie avec un air pensif et triste, cependant. «Après ma deuxième maternité, j’ai constaté que les mères de jumeaux mendient avec leurs enfants dans la rue. J’ai voulu faire comme elles.  Quand mes jumelles avaient six mois, nous avons été victimes d’un accident et malheureusement, l’une d’elle est morte sur-le-champ ». Après cet évènement douloureux, elle a été répudiée par son homme. Non content de l’avoir mise dehors, son «mari» lui retire le bébé survivant. Elle regagne alors son Fada  natal. Mais elle se heurte à des difficultés économiques et relationnelles. Elle devient le sujet des causeries des personnes avec qui  elle a grandi. «Au village, il était très difficile pour moi d’avoir 100F CFA », se souvient la SDF. Abandonnée à son triste sort, elle n’avait qu’une idée dans la tête : « Se chercher ». C’est ainsi qu’elle atterrit, de nouveau, à Ouagadougou, sans savoir où poser son baluchon. 
Dans la capitale, elle  est très vite rattrapée par les réalités des grandes villes. C’est «chacun pour soi et Dieu pour tous». Elle se lance alors dans la mendicité. Son initiatrice est une vieille femme, qu’elle rencontre à la gare routière de Pô, à proximité du cimetière municipal où elle a passé sa première nuit à la belle étoile à Ouagadougou. «Nous nous sommes rendues aux feus tricolores de la BCEAO. Je l’ai observée toute la journée. A la descente, elle a obtenu plus de 1500 F CFA».   Et c’est depuis ce jour que dame Larba Koidima a pris goût à la mendicité. Un «métier» qui l’aide à survivre. 
 
« J’ai connu le père de mon dernier enfant aux feux tricolores de la BCEAO »
 
Après un mois d’activités, elle se retrouve avec plus de 35 000 F CFA. Plus le temps passe, plus le goût de la mendicité s’installe. Elle décide, avec sa « collègue » d’ériger leur «bureau» devant la BCEAO. C’est dans ce lieu que Koidima a fait la connaissance du père de son dernier enfant, M. Guingané qui, selon elle, est actuellement vigile à Zabre-daaga. Les deux n’ont vécu que deux mois ensemble. Puis la voilà enceinte pour la troisième fois. Sans réel soutien de son amant et tenaillée par la faim, elle décide de retourner au village d’où elle reviendra à Ouagadougou. Larba Koidima n’est pas la seule femme à passer la nuit dans le parking du gouvernorat. Venues d’horizons divers, elles sont plus de dix à s’y abriter, chacune ayant son histoire propre, même si elles partagent en commun la pauvreté. A proximité de la couchette de Koidima, deux cartons sont superposés sous une moustiquaire. C’est le lit de  Salamata Sondo. Originaire de  Kougri-Nagbagrin,  petit village situé à l’entrée de Kombissiri (au sud de Ouagadougou), Mme Sondo est  mariée et mère de sept enfants. Avec un éléphantiasis à la jambe gauche, la sexagénaire se déplace avec peine. L’air perdu, elle raconte.  «Je suis arrivée ici il y a presqu’un an parce que je n’arrivais plus à survivre dans mon village. Mon mari est très vieux actuellement et ne peut plus cultiver. Aucun de mes enfants ne travaille. Ils sont allés à l’aventure et je n’ai plus de leurs nouvelles. Il y a trois ans de cela, des voleurs sont partis avec notre bétail et nous nous sommes retrouvés sans rien. Vu mon état aussi, je ne peux plus travailler, et nous nous vivions au jour le jour». Désormais installée au gouvernorat, elle vit de la mendicité. Quand elle réunit un peu d’argent, elle achète des vivres et rejoint le bercail pour aider son mari et ses petits-fils. A l’extrême gauche du site, se trouve la demeure de Bibata Kaboré, la seule femme handicapée motrice du groupe.  La trentaine, elle vient de Koudougou et a trois enfants. Elle a perdu sa motricité, dit-elle, après la naissance de son troisième bébé en 2009. Abandonnée par son époux, elle s’est retrouvée en famille.  Vu son état, elle était la risée de tout le monde. Elle décide de rejoindre la capitale dans l’espoir de rencontrer des bonnes volontés.  
 
Evelyne, engrossée par un vigile  
 
Evelyne Kaboré est l’une des plus jeunes du groupe. Elle a 28 ans. Le sourire aux lèvres à chacune de nos questions, elle nous informe qu’en quittant son Zagtouli natal pour le centre-ville, son ambition était de trouver du travail afin de venir en aide à sa maman, à ses frères et sœurs restés au village. Son rêve se transforme très vite en cauchemar lorsque son chemin croise celui d’un vigile travaillant aux alentours du gouvernorat. La main droite sur son ventre proéminent, elle nous confirme ce que nous voyons déjà. Elle porte une grossesse presqu’à terme de ce gardien (elle a accouché d’une fille une semaine après notre passage et est retournée au parking avec son bébé). Elle vend ses services de lessiveuse au bord d’un puits à la Zone d’activités commerciales et administratives (ZACA). Rejointe au puits après son accouchement, elle nous affirme que le père de son enfant s’est «évaporé» dans la nature. Sa fille ne porte toujours pas de nom encore moins ne possède d’acte de naissance. Comment comptez-vous élever votre bébé ? Lui avons-nous demandé. Sa réponse est surprenante : «Je suis à la recherche de son père, et une fois retrouvé, je vais  juste lui remettre l’enfant de gré ou de force». Elle ne tient pas à ce que sa fille  vive comme elle dans la rue. Entre-temps, avant 23 heures, arrive sur les lieux une jeune femme portant un nourrisson au dos, accompagnée de ses deux autres filles. Elle clôt le bal du jour et laisse la place au sommeil. Alors que les unes dorment, les autres cherchent de quoi mettre sous la dent.  Les unes après les autres, elles rejoignent  leur  « chambre ».  A 23 heures, c’est le calme plat au parking du gouvernorat et dans ses environs. Seul le vent sec et glacial de février est maître des lieux. Après une heure de garde nous parcourons quelques artères de la ville à la recherche d’autres «pensionnaires» de ce genre. Heureusement, nous ne trouverons pas d’autres femmes dormant à la belle étoile. De retour au parking du gouvernorat vers 3 heures du matin, nous constatons le sommeil perturbé des pensionnaires. Les femmes dormant sans moustiquaire se débattent longuement contre les bestioles. Dès 5 heures, les plus matinales se sont levées. Leurs toilettes se limitent à laver le visage. Certaines sacrifient à la prière du matin. C’est la fin de notre intrusion nocturne.  Le jour venu, les plus âgées et les moins vaillantes sillonnent les artères de la capitale pour faire la manche. Elles font parfois irruption dans les services et maquis à la recherche de généreux donateurs. Sont de ce lot, Suzanne Nikéma, la vieille Ramata Ouédraogo et Salamata Sondo. Larba Koidima et sa fillette  Samira Guingané qui n’a pas encore bouclé ses deux ans, débutent chaque matin, leur périple aux feus tricolores de la BCEAO. Quant aux plus jeunes, elles vendent leur force de travail en lavant des habits au bord d’un puits sur le site du projet ZACA, au quartier Koulouba. Il arrive souvent qu’elles se rendent dans les concessions pour une lessive payante. Tel se résume le quotidien de ces femmes, sans domicile fixe, âgées de 28 à 69 ans depuis plus de deux ans.  Déjà, la nuit du 9 février 2016, elles étaient 14 femmes à squatter le parking du gouvernorat. A leur côté, 9 enfants dont deux nourrissons. Ce chiffre est à revoir à la hausse car, en plus du bébé d’Evelyne Kaboré, né le 17 février, aux environs de 4 heures du matin à la maternité de Samandin, une autre femme, Ramata, a accouché d’un garçon dans la matinée du 22 février à la maternité Pogbi. Bébés et mamans ont rejoint très vite leur parking et vont tous bien. Ces deux bébés sans noms viennent grossir le nombre des enfants n’ayant pas d’acte de naissance au Burkina Faso. 
 
Mariam OUEDRAOGO
mesmira14@gmail.com

17:35 Publié dans ACTUALITE SOCIALE DU BF | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer

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