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2016.09.21

Septembre 1896 – septembre 2016, il y a 110 ans la bataille et la prise de Ouagadougou (1/2)

En janvier 2016 la capitale du Burkina a été la cible d’une attaque terroriste menée par des assaillants étrangers. La dernière agression étrangère du genre à Ouagadougou date du 1er septembre 1896. La Colonne de l’Armée coloniale française dirigée par les lieutenants Paul VOULET et Charles CHANOINE attaquent les troupes du Mogho Naaba Wobgo. Le but est de mater la résistance afin d’accélérer la conquête du territoire africain

       
Septembre 1896 – septembre 2016, il y a 110 ans la bataille et la prise de Ouagadougou (1/2)

A. Contexte général
B.
En 1888, la Conférence de Berlin précise les règles que doivent respecter les puissances européennes et les États-Unis dans leur entreprise de partage du continent africain. Partage largement entamé et qui devrait se poursuivre avec le minimum de couacs entre puissances. La principale règle est que le premier pays qui signe un traité sur un territoire ou qui l’annexe, en prend la souveraineté et doit en informer les autres puissances. L’esprit de tout ceci étant qu’il faut éviter à tout pris que les Africains soient témoins d’affrontements entre Européens. La course est donc relancée entre les puissances colonisatrices pour s’accaparer du reste des terres.

Les missions civiles et militaires françaises, anglaises et allemandes se succèdent alors pour tenter d’assujettir le Mogho par la simple signature d’un traité de commerce et de protectorat. Le Mogho Naaba Wobgo opposa donc un niet catégorique à toutes les tentatives de corruption. Il ne pose cependant pas des actes concrets qui attestent de sa prise de conscience de la gravité de la situation. Au même moment, la détermination de la France pour conquérir le Mogho avant les autres puissances européennes est, elle, plus évidente.

Presque toute l’Afrique de l’Ouest est déjà occupée. Reste seulement quelques territoires qui ont refusé la duperie des « traités de protectorat ». Le Mogho (le Mossi pour les Français), territoire des Mossé (Mossi) en fait partie. Au Dahomey, Behanzin est tombé depuis deux ans ! Dans le Kénédougou, le roi Babemba TRAORÉ n’est pas encore en résistance car le « traité d’amitié » que Kiéba TRAORÉ son prédécesseur a signé avec la France n’a pas encore révélé entièrement sa vraie nature… En Afrique de l’Ouest, ilne reste alors que deux résistants notoires à la machine coloniale : l’Almami Samory TOURE et le Mogho Naba Wobgo.

Pour la France, il faut mettre terme à cet affront. Le Général Edgar TRENTINIAN rage : « il faut occuper Ouagadougou avant les Anglais. Je demande au Gouverneur général l’autorisation de sévir. J’ordonne immédiatement au Lieutenant Voulet de marcher sur Ouagadougou pour devancer les Anglais ». Le très serviable Voulet ne crache pas sur la mission. Aussi argumente-t-il, enthousiaste : « Wahigouya est à 170 km de Bandiangara et Wagadougou [Ouagadougou] est à 170km de Wahigouya. Par Wagadougou, on tient tous les Mossis, les Gourounsis, les Peuls et les Gourmantchés.Ce territoire nous servira d’excellent poste d’observation dans la sous-région ». Le plan de conquête partirait donc du Nord pour ratisser l’ensemble du pays.

Depuis le XIVe siècle, Ouagadougou a toujours redouté une attaque venue du Nord notamment de la part du royaume frère du Yatenga, et n’avait jamais baissé la garde. Un rideau-rempart constamment est resté omniprésent. Ce rempart, constitué d’un dispositif militaire disséminé à Yako, Mané, Téma, Rissiam. Dès lors, la première mission française conduite par le Capitaine Destenave est stoppée à Yako en 1895. Un an plus tard, une seconde expédition, mieux outillée ne fit point de cadeau. Sur son chemin, elle sème la désolation. Par manque d’équipements, la résistance n’a pas tenu. Le 26 août 1896, les troupes du Yako Naaba furent anéanties à Samba. VOULET châtie sévèrement le village de Niou en tuant son chef qui avait fourni de fausses informations pour divertir l’ennemi avant de continuer sa marche sur Ouagadougou par des voies détournées.

Pourquoi cette bataille ?

Les raisons officielles :

La France dans sa grande magnanimité, prétend vouloir tisser amitié avec le Mogho pour développer le commerce bilatéral et lui assurer protection. Cette offre salvatrice a été présentée au Mogho Naaba qui, non seulement n’a pas daigné accepter, mais aurait maltraité le nième émissaire envoyé à cet effet. Un affront qui se lave dans la dignité estime-t-on côté français. On se rappelle que ce prétexte d’humiliation d’un représentant avait déjà été utilisé par la France pour faire une déclaration de guerre à la Prusse de Bismarck en 1870. La suite fut douloureuse.

Du côté du Mogho, l’amitié ne s’oblige pas ! On ne force pas l’amitié de quelqu’un. Tout le monde est au courant de ce qui est advenu à tous les peuples qui ont accepté de gribouiller en bas d’un parchemin pour manifester leur adhésion à cette amitié : perte immédiate souveraineté et soumission totale. D’ailleurs, les demandes incessantes d’audiences par des vagues d’européens avaient été interprétées par les conseillers du Mogho Naaba Koutou, comme suit : « Les Blancs procèdent toujours de la même façon, il en vient un d’abord, et si celui-ci est bien reçu, ils arrivent en foule. Ils s’installent dans le pays. Puis, peu à peu, ils envahissent en terrain conquis, écartent les allogènes pour commander". Cette tactique est connue et lors du dernier conseil de crise tenue au sujet de cette déclaration de guerre, le Mogho Naba Wobgo n’alla pas de main morte : « Abada ! Né abada bila, Ed Kon sak yé ! » Littéralement : « Jamais, au grand jamais, nous n’acquiescerons pareille situation ». Ainsi dit, mieux vaut mourir dans le combat que de « boire la honte ».

C. Les forces belligérantes : La France et Le Mogho

La France, puissance européenne impérialiste et donc conquérante. Le Mogho, puissance africaine repliée sur elle-même depuis des siècles et dont le modèle d’administration du territoire est complètement dépassé et la stratégie militaire complètement obsolète. La France est en pleine expansion alors que le Mogho peine à asseoir une autorité interne et fait face à une humiliante rébellion qui dure depuis 12 ans. L’autorité du Mogho Naaba est mise à rude épreuve, les conflits internes se succèdent et les royaumes frères, confédérés ou alliés sont de plus en plus orientés vers d’autres défis de positionnement. Les français n’eurent pas du mal à démasquer cette faille et d’en tirer parti. En 1896, le Mogho est « un empire » sans commandement unifié, ni armée cohérente. La France décide à Paris, Dakar, le siège de l’AOF instruit et Bandiagara le siège du Gouverneur du Soudan français ordonne et les ordres sont exécutés.

-  Les armées

L’armée du Mogho n’a véritablement plus que sa réputation multi-centenaire qui continue de faire trembler ses voisins… Ainsi, lorsque le 30 juillet 1896, la Mission de conquête du Mossi et du Gourounsi s’ébranle des falaises de Bandiagara, Mamadu Koulibaly l’interprète, traduit à Voulet ce que répétaient en larmoyant les vieillards et les femmes du pays des Dogons. « Ils s’en font chercher querelle au Naba des mossis, Ô pauvres jeunes guerriers ! Jamais ils ne reverront leurs villages, leurs villages ne les reverront jamais ! Aucun d’eux ne reviendra vivant. Ô pauvres cadavres ambulants ! » » Dans les faits le Mogho n’est plus ce qu’il a déjà été. A l’entame du 19e siècle, son armée n’est pas professionnelle, c’est une armée de famille. Au Mogho, les fonctions publiques étaient généralement reparties entre de grandes familles. La fonction militaire relève de la famille des Tansoba, descendants des Ninsi eux-mêmes autochtones du territoire de Ouagadougou avant l’arrivée des Mossi.

En face, une armée française structurée, aguerrie par d’innombrables guerres menées sur tous les continents, disciplinée et équipée. Sur le terrain, la Colonne militaire conduite par le lieutenant Paul Gustave VOULET s’enrichit à Ouahigouya de la troupe du lieutenant Charles Paul Jules CHANOINE. De cette rencontre nait un destin tragique. Dans les rangs, chaque troupe est en réalité composée de soldats Africains (Sénégalais, Soudanais, Haoussa) qui sont d’anciens esclaves installés dans les "villages de libertés" (dont on estime le nombre à près de 8000 personnes en 1895), ou soit auprès d’anciens guerriers de la boucle du Niger (Toucouleurs, sofas de Samory TOURÉ ou de Tiéba TRAORÉ).

Les renseignements

Aujourd’hui comme hier les renseignements comptent pour beaucoup dans une lutte telle que celle que la France a engagée au Mogho. La France a envoyé plusieurs missions civiles et militaires qui ont chacune récolté de précieuses informations lui permettant de prendre des décisions éclairées en termes de stratégies. A ces explorateurs européens, il faut ajouter un réseau de renseignement assez performant que les français ont su bâtir sans que l’on puisse savoir si les agents africains qui en faisaient partie avaient pleinement conscience du rôle qu’ils jouaient.

Ainsi, dès novembre 1890, soit 6 ans avant la bataille de Ouagadougou, la France savait que le Mogho « est une République aristocratique de 333 provinces ayant chacun un Naba à leur tête ; Bokary [le Mogho Naaba] a une puissance purement nominale et ne gouverne que sa capitale ». Le premier portrait du futur Mogho Naba Wobgo avait été dressé pour la France par l’officier Louis-Gustave BINGER en 1888 alors qu’il était encore un prince aux aguets.

La cour du Mogho Naaba surpris par le flot des missions européennes fait une lecture claire de la situation : « Les Blancs veulent faire chez nous ce qu’ils ont fait ailleurs. C’est-à-dire prendre nos femmes, pour les donner à ceux qui n’en ont pas ; libérer nos captifs traditionnels et faire de nous, à leurs manières de nouveaux esclaves au service de leurs intérêts. Ils veulent faire de Sa Majesté un roi salarié, donc asservi. Voilà la vraie signification de leurs visites et le sens profond de leurs incessants messages. »Cette lecture entretenait la méfiance et nourrissait la défiance, mais toujours pas une action d’envergure. Mais l’autre camp se préparait à la guerre.

Très vite, les missions d’exploration et de négociations cèdent la place à une expédition militaire, à la surprise du Mogho qui s’affaire aux travaux champêtres. L’envahisseur a-t-il choisi une période stratégique pour lancer l’assaut ? Pendant la saison des pluies, les bras valides sont dans les champs. Une mobilisation de combattants pour une armée qui n’est pas professionnelle se fait difficilement en cette période de l’année.

Les armes

Les combattants du Mogho « disposaient de fusils à pierre, de flèches empoissées, de lances, de javelots, de gourdins, de casse-têtes, d’épées et beaucoup de petits couteaux, efficaces dans le corps à corps. »Plus tard le Professeur Michel IZARD écrit : « Les Mossé du Yatenga continuent à lutter à l’arme blanche ; de fonder leur stratégie offensive sur la cavalerie, leur stratégie défensive sur l’arc. »Et pourtant depuis environ 150 ans « les Mossé connaissent et fabriquent eux-mêmes ces fusils à pierre, armes à feu par excellence, ils se sont toujours refusés à utiliser le fusil comme arme de guerre, comme arme pour tuer un ennemi ; ils ont une philosophie de la guerre qui fait de l’homme une vie à respecter, un être à respecter, à ne pas utiliser de fusils contre lui … »Tiraillé entre valeurs du passé et obligations de la modernité mal perçue, le Mogho est demeuré avec un armement archaïque jusqu’à la confrontation avec les Européens.

Le détachement de l’armée coloniale selon son commandant comprenait « 220 combattants armés à l’européenne ; les tirailleurs disposent de 240 cartouches par homme dont 140 au convoi ce qui donne un total de 50 000 cartouches environ. 30 cavaliers fournis par nos alliés doivent diriger par les Spahis du lieutenant Chanoine, éclairer et renseigner la petite colonne ; la colonne comprend 250 charges de 25 kg ; elle emporte une réserve de cartouches […] 250 porteurs sont affectés au convoi […], une garde de 15 tirailleurs ; enfin la colonne emporte avec elle un troupeau de 20 bœufs soit dix jours de vivres ; 5 tirailleurs et 5 cavaliers constituent la garde du troupeau. »

Les troupes

Les combattants du Mogho, devaient selon la tradition militaire être conduits à la victoire ou la défaite par le Grand Tansoba. Lequel ne survit pas à une défaite. Le Wid Naba chef de cavalerie était également un haut dignitaire de Guerre du Mogho et prend part aux batailles.

Selon l’homme de culture Me Titinga Frédéric PACERE, historiquement, l’armée du Mogho disposait de corps d’élite, dont les « Zamsé » ou « Chauves-souris » qui « exécutent toujours leur mission avec violence et sans pitié ; la morale n’est pas de leur ressort, car seulement le résultat compte. »Nous ignorons si les Zamzé ont joué un rôle dans cette bataille.

La mission française partie pour la conquête de Ouagadougou était très sérieuse et rien n’a été oublié pour lui assurer une victoire certaine. Le chef de mission devenu héros en France, parle de la préparation de la mission lors de sa conférence qu’il donna plus tard à Paris sur la « Conquête du Mossi et du Gourounsi » : « La mission comprend cinq Européens :

1) le lieutenant Voulet, Chef de mission ;
2) le lieutenant Chanoine, des Spahis ;
3) Le Docteur Henric, de la Marine ;
4) Les Sergents Laury et Le Jariel de l’infanterie de la marine ;
5) 23 tirailleurs réguliers et 10 Spahis indigènes du 2e Escadron ;
6) 180 auxiliaires indigènes fournis par Aguibou, Sultan du Macina, et Ouidi-Diobo, roi des Foulbés de Barani ;
7) Divers interprètes de Peul, de Bambara, de Mossi et un Ouolof, traducteur et écrivain arabe ;
8) un marabout de Bandiagara, Idrissa Diallo. »

Les tactiques militaires

« La stratégie des militaires du Mogho relève sur le terrain d’une intelligence de terrain en forme de bracelet issue des traditions ; il s’agit de « Zûur Yam » ou « Intelligence du bracelet ». L’intelligence du bracelet débouche à terme sur l’encerclement partiel ou total de l’ennemi. » Privilégiant le corps à corps et refusant de bâtir une quelconque stratégie basée sur des armes à feu, pas besoin d’être expert militaire pour savoir que cette armée n’est pas dans son époque. Le jour de la bataille, les combattants sont rassemblés, louangés, harangués et dirigés contre les ennemis. « En guise de tactique, ils avaient reçu les instructions suivantes : l’emportant en nombre, ils devaient sans nullement tenir compte de pertes, déferler avec la plus grande frénésie sur les envahisseurs, en rugissant terriblement, les harceler, les obliger à s’arrêter, à se concentrer, les encercler des deux ailes, les exterminer jusqu’au dernier … »

Pour l’armée coloniale, le corps à corps n’est qu’une ultime option. Les armes à feu sont au cœur de la stratégie. « Essentiellement terrestre, la guerre coloniale africaine a été obligée de développer initialement la tactique de la colonne. Véritable système d’armes fondé sur la mobilité, elle se déplace en un temps très court avec des centaines, voire des milliers de fusils... » Les tirailleurs « avançaient en se déployant, pour éviter d’être ceinturés par les vagues successives des cavaliers mossi, ou en se resserrant et en formant des carrés pour rependre de loin la mort, et plus encore que la mort, l’effroi et l’épouvante par leurs armes aux feux de salves insolites, inédites. »

Moussa SINON (sinon_m@hotmail.com)
Sources :
-  Peuples voltaïques et conquête coloniale 1885 – 1914 Burkina-Faso,
Par Jeanne Marie KAMBOU-FERRAND
-  Légendes et histoire des peuples du Burkina Faso,
Par Salfo-Albert BALIMA,
-  Les Tansoba, guerriers traditionnels au Burkina Faso,
Par Titinga Frédéric Pacéré,
-  Les sociétés coloniales à l’âge des Empires : Des années 1850 aux années 1950
Par Dominique Barjot,Jacques Frémeaux
-  Burkina Faso, Cent ans d’histoire, 1895-1995 ; Tomes 1 et 2
Sous la direction de Yénouyaba Georges Madiéga et Oumarou Nao

Le souverain du Mogho est Mogho Naaba. Son titre de règne est Wobgo (éléphant) il était le prince Boukari KOUTOU, il a succédé à son frère Naaba SANEM qui avait succédé à leur père Naaba KOUTOU.

  lefasonet

09:44 Publié dans ACTUALITE SOCIALE DU BF | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer

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