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2016.10.07

Georges Balandier : un regard aigu et novateur sur les sociétés africaines

L’anthropologue francais Georges Balandier à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), à Paris, en 2003.

Auteur et codirecteur de plus d’une trentaine d’ouvrages, signataire d’un grand nombre d’articles, particulièrement dans « Le Monde des livres », où il a tenu une chronique régulière pendant une dizaine d’années (contributions réunies en partie dans Du social par temps incertain, PUF, 2013), ainsi que de commentaires, d’entretiens sur près de soixante-dix ans d’écriture, Georges Balandier, mort le 5 octobre à l’âge de 95 ans, a occupé toutes les positions institutionnelles dans le champ français de la recherche en sciences sociales au cours de la seconde moitié du XXsiècle.

Il a été le directeur de près de 200 doctorats en tout genre (dont celui d’Abolhassan Bani Sadr, président iranien de février 1980 à juin 1981), un professeur d’université et un enseignant charismatique, le directeur de plusieurs centres d’études africaines et, surtout, l’animateur de nombreux comités ou commissions de recrutement et de programmation scientifique au cours des années 1950-1980. Il fut aussi le responsable éditorial de plusieurs revues comme les Cahiers internationaux de sociologie, dont Georges Gurvitch lui confia la direction dans les années 1950, et de collections d’ouvrages de sciences sociales, notamment aux PUF.

Pensée foisonnante

Georges Balandier a d’abord été l’analyste original d’une double conjoncture : celle de la situation coloniale, de sa contestation et, par la suite, de la décolonisation. Sa pensée foisonnante, libre de toute ascendance ou cooptation, tout en s’affirmant engagée, restait prudente dans ses prises de position politiques ou sociétales.

Sa science sociale, tout à la fois anthropologique et sociologique, a cherché par la suite, au cours d’une seconde carrière après son départ à la retraite en 1985, à affronter les « turbulences » du temps présent, les innovations de la « sur-modernité », ce qui l’a conduit à devenir l’explorateur des « nouveaux Nouveaux Mondes » (expressions forgées initialement par ses soins). Ces Nouveaux Mondes (des biotechnologies, des réseaux numériques, de la mondialisation, mais aussi de la dissolution du lien social et politique et d’un individualisme extrême) ne pouvaient être repérés que par le recours au Détour (sous-titré « Pouvoir et modernité », 1985), un détour aux vertus proprement anthropologiques tant sur les plans conceptuels que méthodologiques.

Pédagogue hors pair

Valorisant une écriture fluide et riche (il s’est parfois qualifié lui-même d’écrivain), manifestant une performance orale et pédagogique hors pair, ce qui explique la force et la permanence de sa réputation d’enseignant, il a personnifié l’image d’un bâtisseur d’empire, bienveillant, imaginatif mais, d’une certaine façon, solitaire, puisqu’il n’a jamais cherché à fonder une école théorique ou méthodologique. La dispersion de ses centres d’intérêt et la multiplicité de ses ancrages institutionnels à travers le temps a empêché de fait toute forme de mobilisation disciplinaire ou idéologique.

Tout au long de sa carrière, il a consacré plusieurs ouvrages à méditer sur ses terrains africains (Afrique ambiguë, 1957), sur le cheminement de sa vie et de son expérience professionnelle, avec un retour marqué sur ses terroirs d’origine et ses années de « formation » à Paris, dans la Résistance ou au Musée de l’homme (Conjugaisons en 1997, Le Carnaval des apparences en 2012). Il faut ajouter, pour compléter ce tableau, Histoire d’autres (1977), où il dresse les portraits de ses relations professionnelles et sociales. Influencé par Michel Leiris, il avait d’ailleurs publié dès 1947 une « autobiographie arrangée », selon ses propres termes, intitulée Tous comptes faits. Bien plus tard, en 2007, il résumera sa vie de chercheur par ces mots : « Tout parcours scientifique comporte des moments autobiographiques. »

Georges Balandier, fils de cheminot, est né le 21 décembre 1920 dans un petit village de la Haute-Saône, Aillevillers-et-Lyaumont, non loin de Luxeuil-les-Bains, entre la Lorraine et les Vosges. Il fait ses études primaires dans la banlieue parisienne, puis ses études secondaires à Paris, avant de fréquenter la Sorbonne pour y obtenir une licence de lettres et un diplôme de l’Institut d’ethnologie. Il a visité, comme bien d’autres enfants et adolescents, l’Exposition coloniale internationale de 1931, ce qui, joint aux souvenirs de certains parents éloignés, lui instille un début d’inquiétudes exotiques.

A la fin des années 1930, iI découvre les mobilisations sociales. Plus tard, en 1943, il est réfractaire au service du travail obligatoire. Il rejoint alors un maquis en formation dans sa région familiale, où il passe les années 1943-1944. De retour à Paris, il retrouve le Musée de l’homme et son département d’Afrique noire.

Révolutionne les études africaines

En juin 1946, il part pour Dakar, recruté par l’Office de la recherche scientifique coloniale (ancêtre de l’Office de la recherche scientifique et technique outre-mer, Orstom, devenu aujourd’hui l’Institut de recherche pour le développement, IRD) et est mis à la disposition de l’Institut français d’Afrique noire, fondé et dirigé par Théodore Monod. Il est accompagné de son ami d’enfance, Paul Mercier, qui poursuivra parallèlement une carrière de sociologue et d’ethnologue africaniste, jusqu’à son décès, en 1976.

Il consacre les cinq années suivantes à ses séjours africains (Guinée, Gabon, Congo), d’où il rapportera deux ouvrages qui vont révolutionner les études africaines autant en ethnologie qu’en sociologie, Sociologie actuelle de l’Afrique noire et Sociologie des Brazzavilles noires, un doctorat d’Etat soutenu en 1954. Il s’est marié en 1948 à son retour de Guinée et aura deux filles.

En 1951, il publie dans les Cahiers internationaux de sociologie, le texte qui fonde sa problématique d’ensemble : « La situation coloniale : approche théorique ». Il se propose d’examiner les sociétés africaines au travers de leurs réactions, réinterprétations et innovations (qu’il dénomme « les reprises d’initiative »). Du coup, les nouvelles Eglises, les mobilisations politiques comme les migrations ou les peuplements urbains mobilisent son attention. C’est d’ailleurs cette façon de voir le monde, et les sciences sociales qui l’expliquent, qui va le rapprocher du sociologue et anthropologue Roger Bastide. Paradoxalement, ces travaux sur l’Afrique équatoriale s’insèrent dans le cadre d’une recherche ethnologique appliquée demandée par le gouverneur général de l’AEF de l’époque, Bernard Cornut-Gentille, qui deviendra d’ailleurs un ami, au point que ce dernier le prendra comme conseiller en 1958-1959 lorsqu’il sera le ministre de la France d’outre-mer du général de Gaulle !

Au début des années 1950, Georges Balandier va progressivement intégrer le monde universitaire. Certes, il est recruté au CNRS en 1952, mais devient, dès 1954, directeur d’études à la VIe section de l’Ecole pratique des hautes études, où il crée le Centre d’études africaines en 1957, à l’instigation de Fernand Braudel. Sur cette lancée, il est élu professeur de sociologie africaine à la Sorbonne en 1962 (qui devient l’université Paris-V-René-Descartes en 1971, avant de succéder à Georges Gurvitch (l’un de ses inspirateurs conceptuels) à la chaire de sociologie générale en 1966 (Georges Gurvitch. Sa vie, son œuvre, 1972). Il abandonne toutes ces fonctions en 1985, à l’exception de ses directions éditoriales.

Georges Balandier est également devenu, dès la première moitié des années 1950, le sociologue français de l’analyse du sous-développement. Il offre un premier cours d’Anthropologie appliquée aux pays sous-développés en 1952 à la Fondation nationale des sciences politiques et publie de nombreux ouvrages d’expertise sur cette même question. Celui qui confirme sa réputation paraît en 1956 sous le titre Le « Tiers-monde ». Sous-développement et développement. Cet ouvrage, mis en route à l’Institut national d’études démographiques (INED) par Alfred Sauvy, inventeur dès 1952 de cette fameuse expression, est finalement achevé et mis en forme par Georges Balandier, Alfred Sauvy ayant accepté sa suggestion d’inclure cette formule dans le titre.

C’est à cette même époque que Georges Balandier définit sa problématique disciplinaire qui refuse la distinction, et l’opposition, entre l’anthropologie et la sociologie. Un recueil d’articles rassemblés en 1971 sous le titre Sens et puissance donne une idée de sa démarche sociologique, alors qu’Anthropo-logiques (1974) constitue de fait un manuel de l’autre discipline.

Le politique en fil rouge

Pourtant, le fil rouge qui relit toutes les œuvres et toutes les problématiques du chercheur et, au fil du temps, du penseur social, c’est le politique et par conséquent l’anthropologie du politique. Il publie une synthèse de ce domaine en 1967, Anthropologie politique, qui sera traduit dans plus d’une vingtaine de langues. Il étend ensuite ce champ bien au-delà de la modernité politique des nouveaux Etats du tiers-monde, et se met à appliquer cette discipline aux formes nouvelles de la politique-spectacle puis médiatique française et occidentale (Le pouvoir sur scène, en 1980, complété en 1992 et 2006). Il en vient d’ailleurs à ausculter l’élection présidentielle de 2007 dans Fenêtres sur un Nouvel Age (2006-2007), en 2008, puis les images de la fonction présidentielle (Recherche du politique perdu, en 2015).

Pourtant, c’est la mondialisation et sa déconstruction anthropologique couplée à un fort sentiment de démobilisation politique, morale, citoyenne (voire disciplinaire) qui le poussent à décrire le monde tel qu’il est au-delà de la déploration ou de la dénonciation, cheminement qui le conduit du Désordre (1988) au Dédale : pour en finir avec le XXsiècle (1994), puis au Grand Système (2001), enfin au Grand Dérangement (2005).

Il finira par évoquer la jeunesse et les « printemps arabes » (après avoir témoigné très sévèrement, bien auparavant, sur le sens des événements de Mai 68, qu’il avait vécus en direct), mais le cœur n’y est peut-être plus. Alors, pour bien saisir sa traversée du ou plutôt des siècles, le mieux est de se reporter à Civilisés, dit-on (2003), un recueil de textes variés qui retracent tout son parcours analytique et intellectuel.

Georges Balandier a été le partisan d’une science sociale véritablement interdisciplinaire, attaché à décrypter un monde global, qu’il soit colonial, occidental ou mondial, plus porté sur le moment de défrichage que sur celui de l’enquête empirique systématique. Soucieux de la portée « politique » de ses analyses, il a pleinement incarné l’imagination sociologique à l’œuvre dans les sciences sociales françaises des années 1950-2000.

10:18 Publié dans ACTUALITÉ SOCIALE INTERNATIONALE | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer

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