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2016.12.30

Adoption au Burkina Faso : Moult obstacles pour se sentir père ou mère

 

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Les attitudes sont-elles en train d’évoluer vis-à-vis de l’adoption au niveau national ? On est tenté de répondre par l’affirmative. De 2007 à 2015, en effet, les services d’adoption ont reçu plus de 300 dossiers de  nationaux. Au mépris des pesanteurs socioculturelles, des couples, dans l’incapacité de procréer biologiquement, franchissent le pas pour combler leur désir de progéniture. Trois familles rencontrées à Ouagadougou entre septembre et novembre 2016, vivent l’expérience de l’adoption. Elles livrent, sous le couvert de l’anonymat (ndlr : nous utilisons des noms d’emprunt), leur quotidien.
 
Régis et Esther ont cherché vainement un enfant, pendant une décennie de mariage. L’enfant, estime le couple, est une lumière qui apporte des couleurs dans le foyer, par ses cris de joie, mais aussi par ses pleurs. Ils ont exploré, sans succès, toutes les voies à leur portée pour avoir cette présence. Un jour, assis devant la télé, un message attire l’attention de Régis. Le spot en question invite les nationaux à s’intéresser à l’adoption d’enfant. «C’est comme si ce message m’était adressé personnellement », se souvient-il. Il en parle à son épouse Esther qui accueille avec bienveillance l’idée. Ensemble, ils se renseignent et décident d’initier les démarches inhérentes au processus d’adoption. Ils réunissent tous les papiers requis pour le dossier et se rendent dans le service de l’action sociale d’une localité située à quelques Km de Ouagadougou, où dame Esther est en service. Dans leur choix d’enfant, ils optent pour une fille âgée  de zéro à huit mois.  Quelques temps après, l’action sociale leur suggère de repousser l’âge de l’enfant. Il n’y avait pas d’enfant qui correspondait à l’âge qu’ils souhaitaient. Ils proposent une année et quelques mois. Après deux années  d’attente teintées de doute, ils reçoivent un coup de fil de la direction des placements, des adoptions et des parrainages. Une fillette de 14 mois leur est présentée comme leur enfant. Régis et Esther sont éblouis  devant la petite. Ils sont débordés de joie. De retour à la maison, ils partagent le même lit  le premier jour avec la petite Emilie. « Je pense que la confusion est née entre nous depuis cette nuit-là. Emilie est tout pour nous aujourd’hui », confie Régis, sur un ton posé, éraillé par l’émotion. La présence de sa fille a apporté un changement profond dans sa vie.
 
 
« Je vouais un culte à la bouteille »
 
 
 Lui qui, chaque soir, vouait  un culte à la bouteille à la descente du travail, avant de regagner le domicile conjugal, est devenu un autre homme. « Depuis que ma fille est là, je ne traîne plus dehors à la fin de la journée. Mes habitudes ont littéralement changé  avec sa présence. Dès que je quitte le service, mon seul souci est de rentrer pour passer du temps avec elle. C’est une enfant adorable qui apporte un rayon de soleil dans notre quotidien », raconte Régis, le regard illuminé, en ce début d’après-midi dans un restaurant de la capitale. Pour lui, quelque chose de « fusionnel » le lie à sa fille. Il dit regretter d’avoir emprunté tardivement la voie de l’adoption. Le mot « regret » est revenu six fois dans ses propos au cours de notre entretien. « Il est vrai que biologiquement je n’ai pas eu d’enfant, mais je ne vois pas une différence avec celle que nous avons adoptée. Je l’aime comme tout autre enfant que j’aurai pu avoir sur le plan biologique. Mon cœur bat véritablement pour cette petite et elle est tout pour moi. Cela est peut-être dû au fait que j’aime naturellement les enfants », relativise Régis, ému devant son plat de riz qu’il a du mal à manger. S’ils se sont engagés tardivement dans l’adoption, c’est qu’ils ignoraient tout de ses contours. Pour Régis, adopter un enfant était une affaire de riches exclusivement réservée au Blancs. Il était impossible, pensait-il, pour une personne de  revenus modestes, d’adopter  un enfant.
 
 
Une expérience renouvelée
 
 
Comme eux, Melvin et  Charlotte sont également des parents adoptifs. Ils ont deux enfants, un garçon de cinq ans et une fillette de trois printemps. Convolés en justes noces autour de la trentaine, ils se sont rendu compte après dix ans de vie commune, de la difficulté de procréation.  Au début de leur union, l’enfant d’un proche de la femme  s’était attaché à elle et les avait rejoints.  La présence de ce dernier comblait leur quête acharnée d’un enfant issu de leur sang.  Au fil du temps, le père du petit a commencé à le réclamer. Las de l’insistance du paternel, Melvin et Charlotte se résolvent à lui remettre son fils. C’est ainsi que Melvin nourrit l’idée de s’orienter vers l’adoption. Il évoque le sujet avec son épouse. Celle-ci marque sa désapprobation au début. Son époux finit par la convaincre. Au bout d’un parcours du combattant, Melvin et Charlotte adoptent leur premier enfant. La relation avec lui se passe bien au point qu’ils renouvellent l’expérience en adoptant une fille en 2013. Pour Melvin, l’adoption présente de nombreux avantages d’autant  plus qu’on a une entière responsabilité sur l’enfant. 
« En vivant avec l’enfant d’un proche, on n’a pas véritablement d’autorité sur lui. Puisqu’il reçoit des instructions de part et d’autre, du point de vue religieux ou autre », affirme-t-il posément. Aujourd’hui, lui et son épouse sont comblés et se consacrent à l’éducation de leurs deux  enfants dont ils disent être très complices. Entre eux, c’est l’entente fraternelle et la fillette voit son frère comme son protecteur, indique le père. 
« Nous sommes heureux avec eux et ils se plaisent bien d’être avec nous. Il n’y a vraiment pas de problème. Avec les autres enfants qui vivent avec nous, tout se passe également bien », allègue Melvin.
 
 
« Le printemps de notre amour »
 
 
Bernard et Josiane partagent le même statut que les deux couples évoqués ci-dessus. Après plus de vingt ans de mariage avec trois ou quatre grossesses qui ne sont pas arrivées à terme, et le poids de l’âge se faisant sentir,  ils décident à leur tour d’adopter un enfant. Après une année de patience, ils reçoivent la bonne nouvelle de la direction des placements, des adoptions et des parrainages. Ensemble, ils se rendent dans le centre d’accueil à Ouagadougou où vivait le garçonnet, Benjamin, âgé aujourd’hui  de trois ans. Les formalités d’usage remplies, Bernard et Josiane font la connaissance de leur enfant. Ensuite, Josiane revient quatre jours successifs dans le centre en vue de se familiariser avec Benjamin. « Dès les premiers moments de cohabitation, il a commencé à téter chez sa maman »,  raconte Bernard, le regard dignement posé sur son épouse assise en face de lui.  A l’instar des autres couples, Bernard et Josiane sont des parents épanouis  grâce à la présence de leur fils adoptif. « J’avoue que nous traversions le désert de l’amour depuis un certain  temps. Mais la présence du petit nous a permis de recoller les morceaux dans notre couple. Nous sommes devenus plus intimes et avons retrouvé le printemps de notre amour », jubile Bernard devant le sourire gêné de son épouse Josiane. Ils sont reconnaissants à Dieu pour avoir mis Benjamin sur leur chemin. Ils viennent de célébrer une messe d’actions de grâce pour avoir eu un enfant qui les comble de tout. Tout en assumant pleinement leur choix d’adopter des enfants, les trois couples veillent à leur protection au sein de leur entourage. Chaque couple, en fonction de la connaissance des proches, a plus ou moins, usé d’astuces pour raconter l’origine de l’enfant.
 
 
Garder le secret ou le révéler?
 
 
Régis et son épouse  Esther ont partagé leur secret avec quelques personnes de leur entourage triées sur le volet. Dans l’ensemble, affirme le mari, ces proches sont heureux pour le couple et adorent la petite aussi. « J’assume pleinement mon statut de père, mais il faut se garder de tout dire à tout le monde », argue Régis, un trémolo dans la voix. Melvin relève pour sa part qu’il lui aurait été difficile d’adopter ses enfants s’il vivait dans l’entourage immédiat de sa famille. Sa chance, les  obligations professionnelles l’ont éloigné des proches pendant longtemps. Ce qui lui a permis de les informer simplement qu’il a eu des enfants. Dans son argumentaire, c’est pour protéger ses enfants des risques de stigmatisation et de rejet qu’il a préféré ne pas tenir les membres de sa famille au courant. « C’est une situation que certaines personnes conçoivent mal et j’ai bien peur qu’un jour, on jette à la figure de mes enfants qu’ils ont été adoptés. Il semble que certaines personnes les appellent  ‘’enfants de l’action sociale.’’ Ce sont des sobriquets qui peuvent frustrer l’enfant. Les gens peuvent accepter votre situation  du bout des lèvres, mais au fond ils ne l’approuvent pas », défend-il. Toutefois, du côté de sa belle-famille, les gens savent qu’ils vivent avec des enfants adoptifs. A l’entendre, c’est sa belle-mère qui vient quelquefois s’occuper de Michel et Carine -ainsi se prénomment leurs enfants- quand lui et son épouse sont absents de la maison pour une longue période. Dans le même souci de protection de leur enfant, Bernard et Josiane ont usé de subterfuges pour justifier sa présence. Avec la complicité de Josiane, Bernard a fait croire à ses proches  que son fils adoptif est issu d’une relation extraconjugale. « Il n’y a que les parents de ma femme qui savent que nous avons adopté un enfant. Dans nos cultures, surtout du côté de l’homme, quand les gens savent que votre fils a été adopté, on lui interdit certaines choses au plan traditionnel », fait remarquer Bernard, en intimant l’ordre à son fils, qui courait partout, de rester tranquille. D’ailleurs, les pesanteurs socioculturelles ont pesé dans le choix du sexe de l’enfant chez Régis et Esther. Régis dit avoir opté pour une fille dans le souci de mieux la protéger face aux traditions. De confession catholique, il dit tout de même être attaché à certains rites coutumiers dans sa famille. En choisissant d’adopter une fille, il l’épargne d’office de certaines obligations coutumières. 
« Si c’est un garçon, son intégration au sein de la grande famille sera difficile. A l’âge adulte, il devra être initié à certains secrets familiaux et cela peut se compliquer pour lui. Il y a des rites coutumiers à faire quand on met un garçon au monde. C’est encore plus simple quand il s’agit d’une fille », explique Régis. Dans leur volonté de vouloir protéger leurs enfants, les parents adoptifs pensent également à assurer leur avenir.Comme Régis et Esther, les deux autres couples voient en leurs enfants leurs futurs héritiers. « C’est elle notre héritière. Et tout ce que nous possédons lui revient de droit. Sa mère est actuellement sur les démarches afin qu’elle puisse  bénéficier des allocations familiales », confie  Régis.  Toutefois, il dit se garder de lui révéler son histoire, de peur de perturber le lien affectif. « Je ne supporterai pas de lui dire une telle vérité », martèle-t-il. Melvin et Charlotte, par contre, entendent partager le secret avec leurs deux enfants.  De concert avec son épouse,  ils ont pris l’engagement de s’attacher les services d’un psychologue pour les informer. « C’est pour qu’ils ne l’apprennent pas plus tard par des personnes malveillantes  que nous avons pris cette décision. Pour la fille, nous souhaitons lui annoncer sa situation quand elle sera majeure. Nous ne voulions pas que ce soit au moment où elle voudra se marier qu’elle le sache.», se justifie Melvin, avec assurance. Quand il sera suffisamment préparé pour accepter cela, précisent Bernard et Josiane, nous lui révèlerons son histoire. De par leurs expériences, ces trois couples sont unanimes à reconnaître que l’adoption recèle de nombreux avantages.
 
 
Une expérience riche  d’enseignements
 
 
Au regard de l’équilibre que la présence d’Emilie a apporté dans sa vie de couple, Régis soutient que l’adoption est une expérience riche  d’enseignements. « J’ai appris à me connaître davantage en tant qu’humain en vivant avec ma fille », relate-t-il, l’air intègre. « L’être humain est capable du meilleur s’il le veut bien. Franchement, je ne vois pas de différence avec un enfant biologique, à part le fait que nous n’ayons pas le même sang », répète-t-il.  Pour ceux qui ont des difficultés pour avoir des enfants et qui voudraient en adopter, Régis les y encourage. Il faut, à l’entendre, transcender les préjugés et le regard des gens pour le faire, d’autant plus que tout est garanti sur le plan légal. Tout en vivant avec des enfants de leurs proches, cela ne les a pas empêchés d’avoir une fille qu’ils considèrent comme le fruit de leur union. « Ce n’est pas la peine d’emprunter des voies peu recommandables pour avoir un enfant. Le moyen le plus simple est l’adoption et il faut y aller si on est dans le besoin. Ce sont des enfants comme les autres et il faut dépasser les idées rétrogrades », conseille Régis. Dans leur statut de parents, Régis et son épouse se sentent père et mère  comme les autres et n’excluent pas la possibilité d’adopter une  autre fille.  Pour Melvin, il vaut mieux affronter le regard des gens au lieu de passer le temps à dépenser des sous  pour une solution qui n’arrive pas. L’adoption, affirme-t-il,  du fait qu’elle est reconnue dans le Code des personnes et de la famille, offre des garanties de protection de l’enfant. «Je connais des gens qui ont adopté les enfants de leurs frères  et après, ils ont eu des problèmes à cause de l’héritage. Ce sont des choses qui ne peuvent pas arriver avec l’adoption légale », énonce-t-il. La solitude, confie Melvin, ronge dans un couple. Il pense qu’adopter est une façon d’aider ces enfants qui sont dans la détresse. Bernard et Josiane tranchent, de leur côté, qu’il faut être convaincu de son choix et l’assumer pleinement. Bien qu’unanimes à encourager les gens à adopter, les trois couples déplorent toutefois le chemin de croix qu’ils ont dû emprunter pour y parvenir.
 
 
Un parcours harassant
 
 
Si dans leurs témoignages, les trois couples disent vivre une belle expérience de l’adoption, ils reconnaissent avoir vu de toutes les couleurs dans le processus. Tous affirment avoir voulu jeter l’éponge au milieu du parcours, tant les difficultés ont été énormes. Melvin désapprouve le fait que le processus d’adoption soit  maintenant centralisé à Ouagadougou. De par le passé, explique-t-il, la procédure était déjà complexe et le fait de vouloir tout centraliser dans la capitale complique davantage la situation. « Les responsables de l’adoption avancent  que l’ancienne procédure ne permettait pas d’avoir des statistiques au niveau central. Mais, je pense qu’on peut résoudre ce problème sans tout ramener à Ouagadougou », argumente Melvin, l’air déçu. Il n’est pas  normal, dénonce-t-il, que l’on invite des Burkinabè à adopter pendant que les procédures restent compliquées.  « Faire de telles choses, c’est ramer à contre-courant de ce l’on souhaite », regrette Melvin. Il rapporte que certaines pertion. Selon  elle, un décret conjoint ratifié  en 2013 par quatre départements ministériels parmi  lesquels le ministère en charge de la famille et de la solidarité nationale, a revu la procédure d’adoption. Dans ses explications, c’est à partir de ce moment que toutes les adoptions sont centralisées, pour répondre au principe de subsidiarité prôné par la convention de la Haye sur les adoptions internationales du 29 juin 2013. Une convention que le Burkina Faso a ratifiée.
 
 
Karim BADOLO
karimbadolo_f@yahoo.fr
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Un processus complexe
 
Au cours de l’entretien que nous a accordé l’ex-directrice des placements, des adoptions et des parrainages, Bernadette Bonkoungou, certaines difficultés relatives au processus d’adoption ont été énumérées. Parmi elles, l’insuffisance voire l’absence de ressources budgétaires  allouées aux services  sociaux pour la réalisation des enquêtes sociales des postulants à l’adoption et des enfants privés de famille. Mme Bounkoungou a souligné, aussi, la faiblesse  des capacités opérationnelles (locaux, matériel de rangement, ordinateurs, frais de communications) du secrétariat technique de l’adoption. A cela, s’ajoutent l’insuffisance de formation des acteurs intervenant dans la prise en charge des enfants privés de famille  et l’absence de dispositif de formation des postulants à l’adoption et du suivi post adoption. Elle a relevé également la non-disponibilité des procès verbaux de recherches infructueuses pour compléter les dossiers des enfants de parents inconnus proposés en adoption. L’ex-directrice des placements, des adoptions et des parrainages a noté en outre, la réticence de l’état civil à délivrer les actes de naissance conformément à la loi (nom de famille et prénom) pour les enfants de parents inconnus. Enfin, elle a évoqué les lenteurs dans la phase judiciaire de la procédure d’adoption et l’interprétation  différenciée par les magistrats de certains articles du Code des personnes et de la famille. Cette  interprétation concerne les parties liées au jugement d’abandon et du consentement à l’adoption pour le même enfant.
 
 
K. B.
 
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69 centres d’accueil d’enfants en détresse au Burkina Faso
 
Aux dires de l’ex-directrice des placements, des adoptions et des parrainages, il  y a  69 centres d’accueil d’enfants en détresse au Burkina Faso. Parmi ces hôtels maternels, deux appartiennent à  l’Etat. L’un  est situé à Orodara, dans la région des Hauts-Bassins et le second à Ouagadougou. Les 67 autres sont le plus souvent gérés par des associations  caritatives ou confessionnelles. Le plus vieil hôtel maternel date de 1931. Mme Bonkoungou a soutenu que l’Etat  a élaboré des textes pour  encadrer  les centres privés qui accueillent des enfants en détresse et les accompagne dans leur prise en charge. « Il y a la contribution technique et des efforts sont faits annuellement dans le budget de l’Etat pour appuyer ces hôtels maternels », précise-t-elle.
 
 
K. B.
 
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Le profil des enfants aptes  à l’adoption
 
Le Code des personnes et de la famille dispose que peuvent  être adoptés, les enfants dont les père et mère sont inconnus, les enfants dont  les père et mère sont décédés (les orphelins), les enfants déclarés abandonnés, les enfants dont les pères et mère  ou le conseil de famille a valablement consenti à l’adoption.
 
 
K. B.
 
 

17:29 Publié dans ACTUALITE SOCIALE DU BF | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer

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