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2017.06.26

Filles de ménage : A quand la fin de l’exploitation ?

Anselme SANOU, psychologue au service d’hygiène de la commune de Bobo –Dioulasso, lors d’une rencontre dans un service de santé avec une fille de ménage traumatisée par une longue période de maltraitance psychologique, a été choqué par cette situation et le fait lui a rappelé la triste mort par pendaison en Arabie Saoudite d’une fille de ménage d’origine burkinabè. Mort qui avait défrayé la chronique en son temps et choqué plus d’un burkinabè. Selon le psychologue Anselme SANOU, la situation des filles de ménage est préoccupante d’autant plus que la plupart d’entre elles subissent un traitement inhumain dans notre pays, où elles sont aussi exploitées comme une main d’œuvre bon marché, corvéable à merci. Suivons son analyse.

Au Burkina la plupart des familles à quelques exceptions près ont à leurs services une « fille de ménage ». Le dernier RGPH-2006 indique que la catégorie « aides familiales » représentait l’essentiel des actifs occupés (46,9 %). En effet, nombre de familles disposant d’un minimum de ressources sollicitent des aides familiales pour faciliter la gestion des travaux domestiques.

Cependant, ces dernières sont le plus souvent employées dans des conditions très difficiles. Le pire c’est que la plupart du temps ce sont leurs congénères très sensibles à la cause de la femme qui leur infligent ces mauvais traitements dignes de l’esclavage moderne. C’est en cela que le thème du 8 mars 2017, « Engager la responsabilité des communautés dans la lutte contre l’exclusion sociale », à tout son sens pour arrêter au nom de la cause de la femme cette exploitation qui a des conséquences énormes sur la santé physique et mentale des filles de ménage couramment appelées « bonnes ».

Connues sous le nom de bonnes, leur rêve de vie meilleure se transforme vite en cauchemar

Plusieurs dénominations servent à désigner ces filles de ménages (à la place de femme parce que ce sont souvent des gamines). On les appelle aussi aides familiales, ou de façon péjorative « filles domestiques » ou encore « bonnes ». Nous allons adopter cette dernière dénomination qui est la plus utilisée au Burkina Faso. Elles ont entre 09 et 16 ans et viennent pour la plupart de villages éprouvés par la pauvreté et autres aléas. Poussées par les difficultés et n’ayant aucune solution à l’immédiat, elles migrent vers les zones urbaines espérant trouver un travail, qui pour aider la famille restée sur place, qui pour faire le trousseau de mariage ; dans tous les cas, la ville passe pour offrir plus d’opportunités « pour s’en sortir » plus que le village. Si certaines filles quittent ou fuient les villages pour devenir « bonnes » dans les grandes villes, d’autres sont victimes de la traite de réseaux qui les « placent ».

Dès que le portail s’ouvre pour la laisser entrer dans son univers de bonne, le rêve de vie meilleure de la petite rurale et autre se transforme en cauchemar ; la tendre femme, la « tantie » qui est venue la chercher se métamorphose en redoutable patronne. Directement mise à la tâche sans formation (sur les compétences multiples dans les règles d’hygiène, le nettoyage, la cuisine…), avec des attentes excessives ! Elle les apprendra sans ménagement. En tant que femme elle devait avoir le ménage infus- dans un climat de menace et de mépris ! Il faut bien la dompter ! Après, la tantie décharge sur ces frêles épaules tout le poids du ménage ! Cette « machine à travailler » doit : -balayer la cour et nettoyer des sols et autres surfaces (meubles, tables, vitres) ; faire la vaisselle ; rendre tout nickel, -Après chauffer l’eau, -préparer le petit déjeuner, -réveiller la patronne et les enfants, -préparer les repas et les servir, -faire la lessive et ranger le linge, -prendre soins des enfants, -faire les courses, -changer les draps et faire les lits (si encore elle n’est pas utilisée comme objet sexuel, ce qui est encore un non évènement !) Pour se taper tout ce travail il faut de la disponibilité !

Elle doit être débout à la première et dormir la dernière ! Sept jours sur 7, du 1er au 31 et de janvier à décembre, sans répit ! La tantie peut alors croiser les bras ! Pour cela elle préfère la voir dormir à la maison ! Tout cela pour combien de franc encore ! Le plus souvent pour un salaire d’esclave (entre 4000-7500FCFA, au mieux 10000frs CFA) qui est aussi payé suivant les humeurs de la tantie. Pour justifier ce salaire dérisoire, la tantie ne manque pas d’argument : « Je la traite comme mon propre enfant ! » ou encore « Elle mange et dort chez moi, comme un membre de la famille ! ». Mais la réalité est tout autre. En fait d’intégration, la bonne entretient la maison mais y vit comme une véritable étrangère. De nombreuses bonnes dorment le plus souvent dans un petit coin, à même le sol, mangent les restes et dans des plats « déclassés ».

Il n’y a aucun mal à apprendre à l’enfant la dureté de la vie ! Seulement, à la place de relations parentales de confiance et de négociation, entre la bonne et la tantie, c’est une relation de méfiance, d’emprise, tyrannique. Parfois, la présence de la bonne, si elle diminue la charge des tâches ménagères – sur les femmes –en les déplaçant- elle ne vient pas toujours diminuer les tensions dans les familles. En effet, les tontons (les époux des tanties) dérangés par les incessants cris de leurs épouses ont pour leurs frais quand ils tentent de « s’immiscer dans cette affaire de femmes » ! Même si le tonton arrive à s’imposer, le résultat reste le même ! La violence devient plus discrète mais autant impitoyable ;

Elles ne peuvent plus aller à l’école comme les enfants de leur âge ou apprendre un autre métier pour avoir un autre destin.

La violence subie par la bonne ne serait que la traduction consciente ou inconsciente d’une volonté de domination, donc un acharnement devenue une idéologie. Mais quel peut être l’état d’esprit d’une bonne qui subit la violence ? Peut-elle avoir de la bienveillance envers la patronne et ses enfants ? Non ! Elle reproduira l’agression sur les enfants et sera alors perçues comme une « méchante fille », qu’ « il faut écraser », sinon une potentielle rivale dont il faut se méfier ; une bonne bien traitée deviendrait insolente. Les patronnes donnent aux bonnes tous les noms d’oiseau, les humilient, leur montrent qu’elles ne sont rien, ne valent rien, ne méritent pas le respect ; des abus émotionnels qui laissent beaucoup de traces à l’âge adulte. Les conditions de travail des bonnes détruisent leur santé (physique et psychologique) leur dignité est bafouée, leur avenir hypothéquée et maintenue dans des rôles stéréotypés ; elles ne peuvent plus aller à l’école comme les enfants de leur âge ou apprendre un autre métier pour avoir un autre destin.

Au bout du compte, la bonne n’a d’autres choix que de fuir quand elle n’est pas quasi séquestrée, d’attendre que la tantie la jette dans la rue après quelques années de loyaux services, parce que trop âgées pour être une « bonne » ; avec l’âge elles peuvent avoir la tête forte ! Dans la rue sans un sou, avec pour seul bien son baluchon, ne sachant quoi mettre sous la dent ni où aller, encore moins que faire parce que trop jeune pour affronter la ville et trop vielle pour rester bonne. Honteuse de retourner au village comme elle en est partie, elle partira soit dans une famille puis une autre et encore une autre, où peut être trouvera t’elle du service dans un bar-dancing ; sinon elle finira sur le trottoir pour offrir des services sexuels, où elle risque de prendre le VIH ; c’est le cercle infernal sans compter avec les nouveaux réseaux criminels (drogue, terrorisme) qui sont à la recherche de proie facile.

Tant qu’il y aura des faibles sans défense, il y aura toujours des malins pour profiter de leur situation.

Certes ! Il existe des instruments de lutte contre la traite des enfants. Mais ils ne suffisent pas pour diminuer la conduite abusive et excessive des patronnes. Notre grand sens de l’humanité en Afrique, la solidarité africaine, et l’amour des autres prônés par les religions ne peuvent pas donner l’assurance du respect de l’autre, de l’équité et de la justice. Nous avons dépassé le niveau où on peut compter sur la bonne volonté des patronnes ou sur la protestation muette des bonnes – qui n’ont pas les moyens de s’organiser –. C’est pourquoi nous sommes persuadés que « l’affranchissement des bonnes » ne viendra pas seul tant que l’Etat – qui doit protéger tout le monde – ne fait rien sur la question. Il est temps d’agir. Parce que tant qu’il y aura des faibles sans défense, il y aura toujours des malins pour profiter de leur situation. Toute femme ne représente-elle pas la femme avec grand « F ».

Peut-on célébrer en fanfare la journée de la femme, se battre pour les droits de la femme, tout en opprimant une autre femme ? Peut-on trouver du sens à cette journée et tolérer l’injustice que la femme fait à cette autre femme. Si les femmes n’y prennent garde, elles seront elles-mêmes comptables du mauvais bilan de la lutte pour les droits de la femme. Agir ce sera donc aider les femmes à ne pas avoir à terme cette conscience malheureuse que l’homme a vis-à-vis de la femme.

D’ailleurs, personne n’y gagnera si l’autre moitié du ciel crée une autre moitié, une autre catégorie de femmes, les femmes des femmes, qui opprimées et exploitées se lèveront aussi un jour pour arracher le flambeau de la lutte des femmes s’il ne brille que pour une minorité d’entre elles. C’est pourquoi nous adressons cet appel aux autorités politiques pour mettre fin à l’exploitation au travail voire l’esclavage des filles de ménage. Dans ce contexte, l’Etat doit réglementer le travail d’Aide familiale qui occupe une grande majorité des personnes actives au Burkina Faso. Il faut un droit au travail décent chez les travailleurs de maison. Par exemple une loi qui encadre les conditions de ce travail (compétences, tâches, temps de travail, salaire) transformerait ce travail en une profession à part entière, un emploi décent.

Cette loi serait un grand coup au plan social et économique ; elle réduirait la vulnérabilité de ces nombreuses filles et entrainerait à une meilleure répartition des ressources ; du coup l’économie nationale verra de nouveaux consommateurs sur les marchés. Cette loi créerait aussi de nouvelles activités économiques. Le secteur privé et communautaire pourrait alors aisément s’investir dans la formation des filles de ménage, l’Action Sociale dans la sensibilisation des employeurs sur des comportements responsables et la protection des droits de ces filles.

Anselme SANOU
Psychologue au service d’hygiène de Bobo-Dioulasso

16:54 Publié dans ACTUALITE SOCIALE DU BF | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer

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