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2017.12.15

La poudre de perlimpinpin du président Macron en Afrique : "il n’y a plus de politique africaine de la France", et autres illusions (1)

La poudre de perlimpinpin est une métaphore qui signifie l’illusion ou l’inefficacité d’un remède, d’une solution. Le président Macron l’avait, on s’en souvient, utilisée lors du débat de la présidentielle en France contre son adversaire Front National et ses vraies fausses solutions en matière d’immigration.

La poudre de perlimpinpin du président Macron en Afrique :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

On reprend ici l’expression pour non seulement dire que Macron, de cette fameuse poudre, en a littéralement balancé une pincée aux yeux et oreilles des Africains à Ouagadougou, mais surtout pour nommer la nouvelle ère qui semble s’ouvrir, avec Macron, entre la France et l’ Afrique : ni politique africaine de la France ni désintérêt de la France pour l’Afrique ; ni Françafrique ni Africafrance ; ni colonialisme ni anti-colonialisme ; mais une ère de perlimpinpinage généralisé et partagé : illusions des deux côtés français et africain, désillusions davantage côté africain que français.

En quelques mots : le président Macron à la fois se trompe ou se fait des illusions sur les Africains, par trop d’optimisme sans doute, et trompe aussi bien les mêmes Africains parfois, dans la sincérité de son discours à Ouaga, en leur disant des vérités bienvenues pour en taire d’autres qu’il lui reste, me semble-t-il, à dire aussi à ses compatriotes Français. Car, s’il faut se dire les vérités, comme le veut Macron, il est insuffisant, illusoire voire insultant et méprisant encore de considérer que seuls les Africains doivent entendre certaines vérités et pas les Français !

1. Politique africaine de la France

Aucune contorsion intellectuelle n’arrivera jamais à définir ce qu’est "la politique africaine de la France" sans évoquer les fameux "intérêts de la France" en Afrique. Ce que l’on appelle la politique africaine de la France n’est rien d’autre, au fond, que la poursuite et la préservation des intérêts de la France en Afrique.

Or le président Macron ne dit mot, dans son discours ouagalais, sur ces intérêts de la France en Afrique ; comme si en décrétant la fin de la politique africaine de la France il annonçait du même souffle la fin de la poursuite et de la préservation des intérêts de la France en Afrique. Il n’en est rien.

Donc, si l’on admet que ce qui seul impulse et justifie toute politique africaine de la France ce sont les intérêts de la France, on ne peut que douter de la fin réelle de cette politique tant qu’existent et subsistent encore des intérêts français en Afrique. Des intérêts qui ne sont pas seulement matériels (matières premières) mais aussi culturels et géopolitiques (la puissance de la France).

C’est tout logiquement que Monsieur Macron, du reste, ne dit pas, et ne pourra jamais affirmer que la France dit adieu à ses intérêts en Afrique et y renonce. En réalité, ce dont il annonce et promet la fin, ce sont seulement les accessoires visibles qui accompagnent les intérêts invisibles et puissants de la France en Afrique, c’est tout ce qui représente et incarne ces intérêts au risque de les trahir parfois dans ce qu’on a appelé la "Françafrique" : officines, intermédiaires, etc... Plus ces intérêts français en Afrique resteront invisibles, désincarnés, tus, et plus puissamment ils agiront en arrière-plan et continueront de commander une politique africaine de la France qui peut alors, en surface et dans le discours, se renier et se denier tout en laissant parfaitement intact ce qui la commande : les intérêts de la France en Afrique

En d’autres termes, il y aura une politique africaine de la France aussi longtemps que la France conservera et se trouvera des intérêts en Afrique

Pourtant, cela est étonnant, c’est dans l’annonce de la fin de la politique africaine de la France par Macron que tous les commentateurs et analystes, africains et français, ont trouvé et situé, salué et même applaudi une "rupture". Rien de tel : en admettant que toute rupture comporte deux directions possibles, en avant et en arrière, et en se rappelant que les présidents français prédécesseurs de Macron ont toujours, depuis De Gaulle, reconnu, avoué et assumé l’existence et la réalité de ces intérêts français en Afrique, on ne peut pas dire que le président Macron ait fait une révolution au sujet de la politique africaine de la France en en annonçant la fin. C’est même un recul, une régression. Car sa sincérité, qui veut dire la vérité aux Africains, devient le meilleur moyen pour leur taire et dissimuler cette vérité : la France a encore des intérêts en Afrique, auxquels elle n’entend pas renoncer...

C’est une régression, une rupture qui fait plus reculer qu’elle ne fait avancer puisque, de toutes façons, il n’y a ni mal, ni honte à avoir des intérêts si ceux-ci ne nuisent pas aux intérêts des autres, ceux des Africains en l’occurrence. La France et l’Afrique peuvent même avoir des intérêts communs et, dans ce cas, la meilleure sincérité consisterait plutôt à en parler qu’à les taire

À ce propos, le débat sur le franc CFA révèle et démontre, très paradoxalement, que les Africains, qui s’approprient volontiers la langue coloniale française, alors qu’ils ne veulent plus de cette monnaie qu’ils jugent coloniale, aliénante et dé(sap)propriante, trouvent dans le français un intérêt certain, qu’ils partagent de fait avec la France ; si ce n’était pas le cas, on ne comprendrait franchement pas pourquoi leur volonté de décolonisation se limiterait à une monnaie sans s’attaquer davantage à la puissance de colonisation et d’aliénation culturelle plus profonde que comporte la langue française :
Or c’est en français, dans la langue même du colon français, que nous autres Africains parlons tant bien que mal, que nous crions que nous n’avons pas besoin du CFA comme outil de colonisation ! Si les Africains savaient que les Français s’en moquent qu’ils parlent le français comme leur langue maternelle, ils considéreraient plutôt le CFA comme un bien moindre mal colonial, ou iraient logiquement au bout de leur décolonisation totale en renonçant à la langue française et à toutes les institutions empruntées à la France.

Parler la langue française ne rend pas les Africains moins étrangers et moins différents aux Français que d’autres qui ne parlent pas leur langue. Les Français ne reconnaissent pas plus et mieux les Africains qui parlent leur langue qu’ils ne connaissent le CFA. Or parler et s’approprier la langue de l’autre qui ne vous reconnaît même pas semble profondément plus méprisant et inquiétant que les Africains ne le croient. C’est donc bien une affaire d’intérêts : en France comme en Afrique, partout et dès lors qu’ils y a des intérêts à prendre, colonisation et décolonisation s’effacent, disparaissent des discours... C’est aussi bien ailleurs, pas dans les mots et discours mais dans les comportements, qu’il faut les chercher et trouver

2. Colonialisme et anti-colonialisme

Personne n’a fait remarquer au président Macron combien il se méprend d’insinuer que sa génération est comme la seule, avec les générations plus jeunes, à ne pas avoir connu la colonisation ! Les personnes qui ont 63 ans ne l’ont pas connue non plus, elles étaient au plus des bébés de 5 ans. Seuls ceux qui ont 80 ans et plus pourraient dire qu’ils ont connu la colonisation, ses travaux forcés et humiliations. Mais qu’est-ce que cela veut dire même au juste, "connaître la colonisation" ??

Certainement pas le simple fait d’être né et d’avoir grandi pendant la période coloniale ! Connaître la colonisation, c’est aussi, comme aujourd’hui, vivre et subir encore ses effets et conséquences après qu’elle ait historiquement pris fin avec la décolonisation. Or, ces effets et conséquences de la colonisation qui survivent à la décolonisation, les Africains même plus jeunes encore que Macron les connaissent et les vivent, en Afrique et en France à travers les discriminations et le racisme : au point que le philosophe français E. BALIBAR, trouvant une continuité entre le statut de colonisé et celui d’immigré (les immigrés d’aujourd’hui étant les colonisés d’hier, des Africains), a pu appeler à une décolonisation de la France (ce qui ne veut pas dire débarrasser la France de ses immigrés).

Nul, plus que les Africains, ne demande, avant Macron, la fin de la colonisation et du colonialisme à travers leurs effets et conséquences qu’ils subissent. Mais, on le sait, lorsqu’ils protestent, en France même, contre ces effets coloniaux pour que les Français dépassent enfin le passé de la colonisation et les considèrent enfin comme des égaux en dignité, ils trouvent en face d’eux les barrières gémissantes de la non-repentance et du "racisme anti-Blancs" : parce que les Africains ne veulent plus, ne supportent plus d’être piétinés et rabaissés, une certaine élite politique et intellectuelle française, qui sait mieux que quiconque ce qu’elle perd dans la décolonisation, les accuse de...racisme anti-Blancs.

Dans ce contexte, venir demander aux Africains, en Afrique, d’en finir avec le passé de la colonisation comme s’ils continuaient d’y retourner par plaisir, sans d’abord s’adresser de façon solennelle aux Français, c’est faire les choses à l’envers : que colonisation et colonialisme s’arrêtent, et l’anti-colonialisme aussi suivra ! D’où vient qu’en France, des Français croient pouvoir refuser l’humiliation d’une repentance, que personne ne leur demande, tout en continuant à ne pas entendre ceux qui ne veulent plus être humiliés et rabaissés ?! Aussi bien, pour toutes ces raisons, Macron pas plus qu’un autre ne s’adressera jamais aux Français sur l’Afrique, comme ils s’est adressé aux Africains. Ce n’est pas un hasard si les sorties françaises qui déplorent la colonisation en lui reconnaissant des crimes se sont toujours faites hors de France, en s’adressant à des Africains du nord et subsahariens.

Par ailleurs, un colonialisme intellectuel, du savoir et de la vérité continue d’exister (c’est toujours aux Français, Macron y compris donc, de dire la vérité et leurs vérités aux Africains qui écoutent en applaudissant) : toute l’Afrique est un laboratoire de recherche et un débouché professionnel juteux pour des intellectuels français qui en sont les premiers spécialistes et en font leur gagne-pain. Chacun de nos pays africains, chacune de nos cases a son spécialiste Français qui en détient et dit la vérité.

Que survienne une crise dans n’importe quelle brousse de l’Afrique, ce sont des spécialistes français que l’on consultera pour en obtenir la vérité. Mais l’inverse n’existe pas, il n’y a pas de spécialistes Africains de la France ; et même s’ils existaient leurs paroles ne compteraient que pour du beurre : seuls des Français peuvent dire la vérité sur eux-mêmes et sur les autres, surtout sur les Africains. Du coup, bien que l’Afrique ne soit réduite en France qu’à la misère, de nombreux Français dont des intellectuels en vivent sans que les Africains eux-mêmes y trouvent leur compte...

Voilà pourquoi il est triste et dramatique que nos universités africaines, particulièrement burkinabè, désertent elles-mêmes ce terrain de l’intelligence et ferment souvent les portes à leurs propres compatriotes désireux de servir leurs pays, pour des raisons complètement ridicules et farfelues, dont le critère de l’âge : si un jeune paysan du Burkina Faso décide tardivement, à 15 ou 20 ans, parce que ses parents ne l’ont pas scolarisé plus tôt, d’aller à l’école et de faire des études qu’il termine à 46 ans par un brillant doctorat en mathématiques même obtenu dans une prestigieuse université occidentale, il sera refusé à l’université publique du Burkina pour y occuper un poste d’enseignant : à cause de son âge ! Tout porte donc à croire que ce n’est pas seulement la climatisation qui ne marche pas dans les universités publiques du Faso, mais ces universités elles-mêmes tout court

De même, le Burkina Faso envoie ses meilleurs bacheliers même scientifiques non pas en Occident, mais au Maroc, pendant que les élites envoient leurs enfants en France, au Canada ou aux États-Unis, et que le simple fait d’intégrer une université prestigieuse américaine fait le tour des médias du Faso : ceux à qui les autorités elles-mêmes décernent des prix de l’excellence ne sont donc pas dans les universités de l’excellence où des moins doués mais plus nantis trouvent leur gloire.

On n’a évidemment rien contre l’excellence marocaine, mais aucun chef d’Etat ou ministre burkinabè ni aucun Burkinabè (un peu) aisé n’enverrait son enfant premier de son pays au Bac scientifique au Maroc... Ce faisant nous méprisons notre propre intelligence. Mais alors, je (re)demande, quand nous parlons de "développement", avec qui et avec quoi allons-nous nous développer (et même si nous disposions de milliards infinis en euros ou en dollars) ?...

C’est pourquoi, finalement, à côté des vérités que les Africains, à travers les jeunes du Burkina à qui Monsieur Macron s’est adressé à Ouaga, tiennent à dire au président français et à la France, il y a des vérités qu’ils devront aussi dire à leurs dirigeants africains, avec la même pugnacité sans baisser la tête, si du moins leurs dirigeants acceptaient, comme Macron, de se prêter à cet exercice redoutable des vérités à se dire. Quoi ! Pouvons-nous vouloir et aimer dire des vérités à un président français mais dans le même temps manquer de courage pour en dire d’autres à nos propres dirigeants ?

Dans cet exercice et cette sincérité des vérités à se dire, le président Macron en venant à Ouagadougou sait qu’il n’a rien à apprendre à des Burkinabè d’une certaine génération : des vérités, Thomas Sankara qui était encore plus jeune que le président français, en disait beaucoup, et des plus crues. Et si Macron s’était inspiré de Sankara ? Alors il faudrait le saluer et le remercier davantage, pas pour sa supposée "rupture", mais d’être venu chez nous non pas en modèle français qui aurait à nous apprendre quelque chose sur la sincérité en politique, mais en exemplaire dont l’original est l’un des fils du Faso, pour nous rappeler que la noblesse du pouvoir politique est plus dans la simplicité que dans la distance hautaine des palais...

Reste que Monsieur Macron n’arrivera jamais à vendre l’image optimisée qu’il a de l’Afrique à ses compatriotes Français dont il est le président, et qui ne l’ont certainement pas élu pour s’occuper des Africains. Il n’y aura peut-être plus une politique africaine de la France, mais il y a une politique africaine de Macron dont les Français s’en fichent. Depuis Victor Hugo on a décidément l’impression d’entendre le même discours français sur l’Afrique et son ambiguïté, merveilleuse ET monstrueuse (repoussante) : AFRICA PORTENTOSA !...

Kwesi Debrsèoyir Christophe DABIRE

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