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2018.02.05

Faut-il avoir peur de nos jeunes?

Ces derniers temps, les jeunes burkinabè se révoltent beaucoup: s’ils n’entravent pas le chemin des soldats, ils défient l’administration universitaire parce qu’ils veulent imposer leur calendrier des évaluations. D’autres encore, pour manifester leur mécontentement, mettent notre drapeau en berne. Les jeunes en général sont devenus imprévisibles tant en famille, dans la rue, qu’à école. A l’évidence, les jeunes ont peur. Peur de ce qu’ils éprouvent que ce qu’ils suscitent. Qu’ils aient peur ou qu’ils fassent peur est-ce un mauvais signe?

Les jeunes ont peur et font peur. Est-ce un mauvais signe?

Il suffit d’être observateur pour constater qu’au Burkina d’aujourd’hui, bien de jeunes vivent dans la crainte. Par-delà les grèves où ils sont parfois manipulés, il faut entendre l’écho des inquiétudes réelles et multiforme de notre jeunesse. Celles d’entrer dans un monde incertain, mutant, souvent sans repères, où mille violences cohabitent. La jeunesse conquérante et téméraire d’hier semble lointaine. Aujourd’hui, ceux qui n’ont pas vingt-cinq ans se montrent souvent perplexes et déboussolés. Ils n’ont pas confiance en eux. Ce monde exigeant qui bouge si vite ne les enthousiasme pas. Concurrence et compétition ne sont pas toujours leurs moteurs principaux. Beaucoup rêvent de luxe sans le moindre effort. Beaucoup ne connaissent les valeurs qu’au bout des lèvres ou dans les débats philosophiques. Parents et adultes s’en émeuvent et s’inquiètent. Que nous réserve l’avenir avec une jeunesse qui donne l’impression de ne pas savoir ce qu’elle veut? A qui la faute?

A l’époque, à la complexité du monde? Pas seulement. L’éducation a aussi sa part dans cette situation: quand les règles sont moins transmises, l’autorité moins exercée, il devient plus difficile d’élaborer une réelle confiance en soi-même. D’autant que les adultes, dans le même mouvement, font peu confiance aux jeunes. Ils sont jugés immatures, voire incompréhensibles, ne sont pas vraiment écoutés, encore moins responsabilisés. Le risque croissant est donc une marginalisation longue, l’extension de cette vie grise où de faux enfants peinent à devenir de vrais adultes.

Alors il devient facile de dénoncer l’instabilité de cette génération. On la dira incohérente, illogique, instrumentalisable, manipulable, politiquement incontrôlable. Encore un pas, et les nos jeunes deviendront le danger potentiel pour la démocratie et le destin de la nation. Ce que personne ne peut croire. D’autant que les jugements inverses restent disponibles en cas de nécessité. Si besoin est, on fera aussitôt des mêmes jeunes les fondements et les inventeurs de la société de demain, les dépositaires du dynamisme et de la création du pays, les porteurs de ses espérances. Les jeunes ne méritent ni cette indignité ni cet excès d’honneur.

Les jeunes ne méritent ni indignité ni excès d’honneur

Car les jeunes sont, par définition, dans la position du «pas encore» comme disait le philosophe Ernst Bloch. Ils anticipent la société de demain – sans trop savoir, évidemment, ni où ils vont ni ce qu’ils veulent – portés par un horizon qui attend. Ils vivent ici et maintenant, certes, mais leur véritable maison est l’avenir. C’est ce qui manque à ceux qui vieillissent. Chaque jour, ils perdent un peu d’avenir et deviennent ambivalents envers les détenteurs du monde de demain, qui leur échappe. Voilà où il faut chercher la source de cette oscillation permanente des jugements sur la jeunesse – vive les jeunes ce matin! A bas les jeunes ce soir! Ce passage incessant de l’apologie à la dénonciation, du sarcasme à la glorification est en fait un vieux piège, qui tarit tout dialogue, toute écoute, tout respect possible.

Comment en sortir? En s’avisant que les jeunes sont bien des humains comme les autres. Ce qui veut dire: à la fois parfaitement sensés et parfaitement déraisonnables. En même temps sociables et insociables. Horripilants autant que bouleversants. Comme le sont, il faut le répéter, en réalité tous les humains. Ce constat complique le jeu, cela va de soi. Mais il évite ce piège: faire de la jeunesse une catégorie à part, projeter sur elle des craintes ou des attentes sans objet. Pour ne conserver que ce qui compte: la préoccupation de l’avenir à construire.

Théophile MONE(lesechosdufaso)

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