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2018.01.30

Cours du soir : une école de la seconde chance

 

Exclus du système éducatif classique ou désireux d’obtenir un diplôme supplémentaire ou encore d’apprendre à lire et à écrire, de jeunes déscolarisés et des adultes non scolarisés, trouvent « refuge » dans les cours du soir. En quête d’une école de la dernière chance, nombreux sont ceux qui arrivent à tirer leur épingle du jeu. 
 
Fadilatou Badjé est assise sur la première table, 2e rangée de la classe de CM2, section cours du soir du Groupe scolaire Saint-Viateur de Ouagadougou. Les bras croisés, elle suit d’un air curieux le cours d’arithmétique. En cette soirée du vendredi 24 novembre 2017, Fadilatou et une soixantaine d’autres apprenants reçoivent les rudiments nécessaires pour affronter l’examen du Certificat d’études primaires (CEP) en fin d’année scolaire. Elle a rejoint l’école de la nuit, suite aux difficultés financières de ses géniteurs. A 12 ans, Mlle Badjé n’a plus le temps dans la journée pour se consacrer à l’école. « Je travaille beaucoup », dit l’aide-ménagère. Elle est en quête du précieux sésame à même de lui ouvrir les portes du collège pour la 2e année consécutive. « Après le CEP, je veux continuer les cours pour obtenir le BEPC et le BAC », confie-t-elle. Son rêve de devenir médecin ne s’est pas encore envolé. Non loin d’elle, Ibrahim Zoumba, 21 ans. Contrairement à Mlle Badjé, il cherche à améliorer son « français ». Apprenti en vitrerie et menuiserie bois, son CEP lui servira à mieux communiquer avec ses clients et à bien rédiger ses factures. « Comme je n’ai pas assez de temps dans la journée, je me suis inscrit au cours du soir », dit-il. Pour la seule année scolaire 2017-2018, le Groupe scolaire Saint-Viateur accueille 992 élèves dans 23 classes, au cours du soir. « Nous avons commencé avec les cours du jour. Nous avons senti le besoin d’ouvrir les cours du soir en 2005. Petit à petit, cela a pris de l’engouement », explique le censeur Marcel Tiemtoré. Par ricochet, le Groupe scolaire y a dédié un personnel « qualifié », notamment un censeur, des  surveillants, un secrétariat et une intendance. En une douzaine d’années d’existence, les cours du soir au  Saint-Viateur font parler d’eux.  Pour Babou Bakala, instituteur, Fadilatou Badjè a des raisons d’être optimiste. 15 ans plus tôt, il y a décroché le BEPC et le Baccalauréat. Issu d’une « famille pauvre », M. Bakala suit un cursus scolaire des plus reluisants au primaire, grâce à l’assistance d’un aîné, vivant en Côte d’Ivoire. « Du CP1 jusqu’au CM2, tout allait bien, j’étais parmi les meilleurs de ma classe, toujours parmi les trois premiers », relate-t-il. En 2002, il est primé meilleur élève au CEP du département de Ténado, dans le Sanguié. La même année, sa vie scolaire bascule. La crise ivoirienne ampute le « bras financier » de la famille. Un autre frère prend la relève, vend ses pintades et réunit  10 000 FCFA pour que Babou s’inscrive au collège. Mais, il ne pourra pas régler le reliquat de 20 000 F CFA au terme du 1er trimestre, comme convenu. Renvoyé à plusieurs reprises pour cause d’impayés, il abdique et quitte son Doudou natal pour Koudougou où, il enchaine les petits boulots. Sur conseil de sa tutrice, il rejoint un oncle à Ouagadougou, qui lui propose de reprendre l’école, mais en cours du soir. Sur ces mots, son visage s’illumine, sa mine se décontracte…mais une goutte de larmes le trahit. Toutefois, il esquisse un petit sourire et lâche : « J’étais très content. J’aimais vraiment l’école et il venait de m’offrir une seconde chance». 
 
De l’école de la nuit à l’ENAM
 
Cette chance, il la saisit et commence les cours du soir au Saint-Viateur, pendant l’année scolaire 2003-2004. Dans la matinée, Babou était occupé à effectuer les travaux domestiques ou, à contrôler les chantiers de construction du tuteur. « J’étais un peu le boy », confie le jeune homme. Babou Bakala finit le collège avec le BEPC dans la poche, dès le premier tour en 2008. « J’ai continué en 2nde A4, 1re A4 et TleA4. J’ai également obtenu le Baccalauréat, au premier tour à la session de 2012 », déclare-t-il, tout fier. Avec son premier diplôme universitaire, il s’inscrit en Droit à l’université Ouaga II, où il est en année de licence. « Mon secret ? Bosser les temps libres, surtout après les cours à partir de 22 heures ». Aujourd’hui, il affirme haut et fort : « J’ai réussi grâce aux cours du soir. Je n’ai pas honte de le dire ». Sylvain Bayala l’exprime aussi fièrement. « Les cours du soir sont une très bonne initiative, surtout pour ceux qui savent pourquoi ils y sont  », dit l’énarque de 36 ans. C’est d’ailleurs à l’Ecole nationale d’administration et de magistrature (ENAM) qu’il nous reçoit. Il y a intégré en 2016, suite à son admission au concours de la magistrature. Entre deux séances de cours, il se remémore ses « mésaventures » scolaires. Alors que Sylvain est admis en classe de 3e en fin d’année scolaire 1995-1996, son cursus scolaire butte sur les difficultés financières des parents. Après un détour en Côte d’Ivoire où, le natif de Réo apprend la menuiserie, il revient au bercail. L’apprenti menuisier se reconvertit en jardinier, puis agriculteur. En 2001, il devient «représentant évangéliste» et vendeur de livres saints pour le compte d’une église, à Ouagadougou. Après  12 ans d’errance, Sylvain reprend les cours sur les conseils d’un aîné. C’est au Groupe scolaire Saint- Viateur qu’il trouve le « salut ». En 2006, il s’y inscrit en la classe de 3e. Il obtient le BEPC au premier tour, à 27 ans. Et le Bac A4, en 2010, au premier tour aussi. Sylvain Bayala y voit plutôt de la chance, de la grâce de Dieu et surtout beaucoup de courage et de détermination. «Je me promenais avec mes cours. Lorsque j’arrivais dans un endroit où je dois attendre un peu, je commence à apprendre mes leçons », soutient l’énarque. Les week-ends, le jeune Bayala avait intégré des groupes d’élèves des cours du jour, notamment en classes d’examen, pour des exercices dans les matières scientifiques. 
 
« J’apprenais plus les matins à partir de 3h30 »
 
A l’université Ouaga II, il s’inscrit en Droit, obtient une maîtrise et un master II en droit international public, à l’Institut supérieur de droit international humain (ISDIH).  Valentin Moumbla, quant à lui, s’est inscrit avec son « Bac cours du soir » à l’université Ouaga I Joseph-Ki-Zerbo. C’est en 5e que commence la galère de Valentin. Son oncle qui s’acquitte des frais de scolarité le conseille de s’inscrire dans le centre de formation agricole de Nanoro, pour apprendre à faire quelque chose de ses dix doigts le plus tôt possible, parce qu’à bout de souffle. Le jeune s’exécute et obtient le CAP agricole. L’aîné tient « promesse » et l’abandonne. Le jeune Moumba rentre dans sa famille à Ouagadougou, en 2002. Sans soutien pour s’installer à son propre compte ou pour poursuivre ses études, il s’essaie d’abord à la soudure, ensuite à la mécanique et enfin se spécialise à la menuiserie. Grâce aux économies réalisées, il s’inscrit en 2010, en 2ndeA au cours du soir au complexe scolaire Le Réveil. « Je tenais vraiment à continuer l’école. Au Réveil, j’avais un seul objectif, avoir le Baccalauréat ». Trois ans plus tard, Valentin Moumba échoue à son examen au second tour. Mais, il ne démord pas. « J’ai encore tenté ma chance et j’ai décroché le Bac en 2014, au premier tour », se réjouit-il. Quand il est reparti sur les bancs, Valentin dit avoir souffert le martyre, surtout à partir de la classe de Terminale. Ses départs pour la classe, aux environs de 15 h et 17h30, agacent son patron. « Il m’a dit de choisir entre l’atelier et son école », confie Valentin. Il esquisse un sourire, avant d’interroger : « Est-ce que dans cette situation-là, on a besoin de réfléchir ? ». Il quitte ledit atelier et ouvre un autre à domicile, avec l’aide de certains amis et comptant sur des clients avec qui il avait noué de bonnes relations. Pour apprendre les leçons, Valentin avait opté pour le petit matin. « Quand je reviens à 22 h, j’essaie de bosser un peu. Mais, j’apprenais plus les matins. A partir de 3h30, je me réveille pour bosser jusqu’à 6h-7h avant d’aller à l’atelier. Les deux heures me permettaient de retenir quelque chose. En ce moment, c’est calme, personne ni rien ne te dérange », indique M. Moumba. Marié et père d’une fille, il est en 2e année de Sociologie à l’université Ouaga I Pr Joseph-Ki-Zerbo, dans l’optique d’obtenir la licence. 
 
485 cours du soir reconnus en 2016
 
Pour Babou Bakala, Sylvain Bayala et bien d’autres, les cours du soir apparaissent comme un moyen de récupération, d’insertion et de formation des «délaissés» et « éliminés » du système éducatif officiel. Ces cadres d’études jouissent d’une reconnaissance légale (depuis 1995 pour le secondaire et 2004 pour le primaire). « Au regard de l’ampleur que prennent ces cadres d’apprentissage, il a été mis en place un certain nombre de dispositifs règlementaires pour les encadrer. De même, il existe un cahier de charges spécifiques aux ordres d’enseignement : primaire, post-primaire et secondaire », étaye le Directeur de l’enseignement général privé (DGEGP), Karim Kaboré. Ledit document fixe le volume horaire par matière (au moins la moitié des heures dispensées dans le système classique) et les conditions d’enseignement dans les cours du soir. Il est aussi fait obligation à tout promoteur de se conformer au programme officiel d’enseignement et de disposer d’un système d’éclairage dans les salles de classe. Enfin, « il s’engage à fournir des rapports de rentrée sur la situation matérielle et morale de l’établissement et se soumet aux contrôles des autorités de tutelle », argue M. Kaboré. Pour le compte de l’année scolaire 2016-2017, 220 écoles de nuit au niveau du primaire, 256 du secondaire général et 9 du secondaire technique étaient en règle vis-à-vis de ces dispositions. 49 043 apprenants y ont suivi les cours, dont 11 778 élèves au primaire, 36 332 au secondaire de l’enseignement général (17 289 à Ouagadougou) et 933 au secondaire technique (759 dans la capitale).  Les syndicats de l’éducation s’impliquent également dans la promotion des cours du soir. Depuis 1983, ils ont porté sur les fonts baptismaux l’Ecole démocratique et populaire (EDP). 58 centres locaux de l’EDP sont fonctionnels dans 44 provinces, consacrés essentiellement à l’enseignement général post-primaire et secondaire. Le rapport général d’activités de la direction nationale de l’EDP de l’année scolaire écoulée a été adopté au cours de sa 23e conférence en septembre 2017. Il y ressort des taux de réussite au BEPC et au BAC plutôt « encourageants », respectivement de 12% et de 27%. En 34 ans d’existence, l’EDP a instruit 173 589 élèves et a fourni au pays des Hommes intègres  plus de 12 658 diplômés, peut-on lire dans le document officiel. Les cours du soir ont le vent en poupe. En 2004, 88 promoteurs se sont regroupés au sein de l’Association des fondateurs et associations fondatrices des cours du soir (AFAFOCOS). Elle a vu le nombre de ses membres croitre au fil des années. 131 établissements ont été répertoriés en 2006. 281 cours du soir ont dispensé le savoir dans le cycle primaire et 256 au secondaire en 2016. « Aujourd’hui, nous sommes plus de 300 », ajoute, avec certitude, le secrétaire général de l’association, Adama Sawadogo, par ailleurs promoteur des cours du soir Songré (I et II). Car, indique-t-il, à chaque rentrée, les cours du soir poussent comme des champignons. De même, chacun y va selon ses moyens.
 
« Aider ceux qui n’ont pas eu la chance d’aller à l’école »
 
Lucien Bangré, instituteur certifié à l’école Zogona B, utilise les locaux de l’Etat pour accueillir les apprenants des cours du soir depuis octobre 1998. Il s’agit notamment des écoles Cité 1200 logements et Sinyiri ‘’C’’ et ‘’D’’. M. Bangré admet que « dans un premier temps, c’était dans un but lucratif ». Mais au fil des années, l’amour des cours du soir a pris le dessus. L’autorisation de faire usage des bâtiments publics lui a été accordée par la mairie de Bogodogo. « Nous ne payons rien. Mais comme nous utilisons les mêmes matériels, les tables-bancs, les tableaux, souvent, en début d’année scolaire, il arrive que je partage les tâches avec l’Association des parents d’élèves », indique M. Bangré. La simple profession de foi ouvre les portes de ses écoles. « N’importe qui peut venir s’inscrire dans n’importe quelle classe, vous venez vous présenter, dire la classe que vous voulez fréquenter et on vous inscrit », explique-t-il. C’est ce qui explique, selon lui, les faibles taux de réussite aux examens.  Peut être enseignant du primaire dans les cours du soir promu par Lucien Bangré, toute personne titulaire du BEPC, mais avoir le CAP est un atout. Pour ceux du secondaire, il dit exiger au minimum le DEUG II.  L’idée de promouvoir les cours du soir est née autour d’un «grin» de thé chez  Adama Sawadogo, en 1986. L’année d’après, il inaugure Songré au sein de l’école primaire de Gounghin Sud, avec trois classes multigrades et 32 élèves. Trois décennies plus tard, M. Sawadogo est fier de ce qui a été accompli : plus de 1 200 apprenants inscrits dans deux cours du soir, Songré I et II et répartis dans 24 salles de classe, du CP1 à la Terminale. L’établissement est ouvert à toute personne présentant ou non une attestation de niveau. En fonction de la classe, les apprenants paient entre 13 000 F CFA et 30 000 F CFA. Pour le promoteur, c’est le service rendu à autrui qui compte et non les considérations pécuniaires.  « Notre objectif est d’aider ceux qui n’ont pas eu la chance d’aller à l’école de s’instruire et ceux qui, pour des raisons diverses, n’ont pas pu achever leur scolarité », explique Adama Sawadogo. De 18h30 à 21h00, la vingtaine d’enseignants s’évertuent à assurer au moins 15 heures de cours par semaine. Nombre d’entre eux sont des «fruits» de cet établissement. 
 
Chacun y trouve son compte
 
Le Groupe scolaire Saint-Viateur propose des cours de tous les niveaux, primaire, post-primaire et secondaire, à l’école de nuit. Le recrutement se fait sur présentation d’anciens bulletins et paiement de 16 000 F CFA à 56 000 F CFA comme frais de scolarité. «On tient compte aussi de ceux qui n’ont jamais été à l’école. Nous faisons un entretien pour évaluer leurs niveaux avant de les conseiller sur le choix de la classe qu’ils peuvent fréquenter», explique le censeur. Pour les élèves des classes d’examens, il n’y a pas de circonstances atténuantes. Tous les candidats pour la 3e et la Tle sont soumis à un test. « La demande est forte. On ne peut pas accepter tout le monde », soutient Marcel Tiemtoré. A l’en croire, c’est grâce à cette fermeté que le Saint-Viateur a pu obtenir, au terme de l’année scolaire écoulée, 50% de succès au CEP, 42 admis sur 120 candidats au BEPC et une quinzaine de bacheliers sur une soixantaine d’élèves présentés. «Je pense vraiment qu’on peut mieux faire», estime M. Tiemtoré.  D’un cours du soir à un autre, les réalités diffèrent. Ce qui fait l’unanimité en leur sein, c’est le profil des apprenants. Des déscolarisés du système éducatif classique, aux adolescents et adultes jamais scolarisés, désireux d’apprendre à lire, à écrire et à compter, en passant par ceux qui souhaitent acquérir des diplômes supplémentaires ou améliorer leur niveau. « Nous sommes ouverts à tout le monde, à tous les niveaux », résume Lucien Bangré. L’âge et la profession ne sont pas un handicap pour s’inscrire aux cours du soir. Enfants, adolescents, et adultes, servantes, commerçants, coiffeurs, menuisiers, militaires, policiers, aide-soignants, chacun y trouve son compte. 
 
Aucune visites des services techniques du MENA
 
Les élèves des cours du soir semblent être les oubliés du système éducatif burkinabè. En effet, le texte règlementaire qui régit les classes de nuit date de 1995 pour le post-primaire et de 2004 pour le primaire. A tout point de vue, il est désuet. Les promoteurs de cours du soir occupent très souvent des locaux d’autres établissements. Pour les édifices publics, une autorisation leur est délivrée par les autorités municipales. Entre l’école primaire Gounghin Sud et les cours du soir Songré, ce n’est pas toujours le parfait amour. Adama Sawadogo évoque une « collaboration assez difficile souvent ». « Quand vous êtes habitués à dormir seul sur votre lit, et que quelqu’un d’autre vient s’ajouter, la cohabitation dévient difficile. Vous vous sentez bizarre sur votre propre lit », résume-t-il, leur vingtaine d’années de vie commune. A ce jour, les écoles de nuit connaissent l’abandon des autorités de tutelle. La dizaine de cours du soir que nous avons sillonnés, aucun n’a reçu la visite des inspections de l’éducation. «On n’a jamais eu de visites des services techniques du MENA. Jamais», insiste Marcel Tiemtoré, censeur au groupe scolaire Saint-Viateur. D’autres usent de leurs carnets d’adresse pour avoir du crédit. Le promoteur de Songré a invité des «amis de l’inspection» à rendre visite à ses élèves. Cela permet d’encourager les apprenants. Ces établissements fournissent à chaque rentrée scolaire, un annuaire statistique sur leurs effectifs, leur situation matérielle et morale. Au regard du profil de certains apprenants, du manque de temps et du fait qu’il n’existe pas un programme d’enseignement spécifique pour les élèves des cours du soir, les enseignants ont du mal à dispenser les cours de manière convenable. «Certains apprenants ont abandonné les études, il y a longtemps, et d’autres n’ont jamais été à l’école ; c’est parfois difficile pour eux d’assimiler les cours. Il y en a qui comprennent difficilement », ajoute M. Tiemtoré. L’autre mal dont souffrent les cours du soir, ce sont les retards, l’irrégularité et le manque de rigueur de certains enseignants et apprenants. Nombre d’entre eux ont du mal à être ponctuels et réguliers. « Ils ont trois heures de cours par nuit. Il y a des gens qui passent près de 30 mn au téléphone, ce n’est pas intéressant », se plaint M. Sawadogo. 
 
Une école, un cours du soir
 
Aujourd’hui, les défis d’Adama Sawadogo sont de faire renaitre l’AFAFOCOS, afin de mieux réorganiser les cours du soir. Le secrétaire général de l’association entend par réorganisation, une implication effective de l’Etat, former les enseignants, doter les cours du soir de manuels scolaires. Sa vision est de promouvoir un cours du soir dans chaque école. « Si nous y parvenons,  en 10 ans, toute la population sera alphabétisée, tout le monde saura lire et écrire », confie M. Sawadogo. L’énarque Sylvain Bayala soutient également cette thèse. Pour lui, une frange importante de la société se rabat sur les cours du soir, pour se donner une seconde chance d’apprendre, d’acquérir des diplômes. Il nous faut une politique pour mieux l’intégrer dans le système scolaire, estime-t-il. Au MENA, on veut d’abord toiletter les textes en vue de les adapter aux réalités du moment. « Cela permettra de rendre plus efficaces ces cadres d’apprentissage qui rendent service à de nombreux travailleurs, des jeunes et adultes exclus du système classique, pour donner plus de chance de réussite », soutient Karim Kaboré. 
 
Djakaridia SIRIBIE 
dsiribie15@gmail.com 
 
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 «Les cours du soir sont un maillon important de notre système éducatif», Dr Maxime Compaoré, historien de l’éducation
 
«Aujourd’hui, les cours du soir sont un maillon important de notre système éducatif. Dans la loi d’orientation de l’éducation, il n’y a pas de façon claire, une place pour les cours du soir. Mais, il est mentionné que toute initiative privée qui accompagne l’Etat dans l’éducation est autorisée. On les classe dans le privé. Le recours aux cours du soir est rentré dans les mœurs. Lorsqu’on n’arrive pas à inscrire un enfant au cycle normal, on s’arrange pour qu’il puisse fréquenter les cours du soir. La demande est tellement forte. C’est aussi dû au fait qu’ils couvrent pratiquement tous les niveaux d’enseignement, du primaire jusqu’au supérieur. Aujourd’hui, ils représentent une alternative, surtout ceux qui n’ont pas le temps dans la journée ou n’ont pas les moyens. C’est qu’en réalité, on peut réussir dans les cours du soir. Nous avons rédigé des cahiers de charges pour les fondateurs dans les années 2000. Il faut remplir certaines conditions, pour être reconnu comme promoteur de cours du soir. Malheureusement, il y a beaucoup de clandestins dans ce domaine, ce qui complique l’organisation. Parfois, cela les discrédite même. Il y en a qui ouvrent et ne fonctionnent que sur 3 ou 4 mois dans l’année. Parce qu’en février déjà, le promoteur ne peut plus payer les enseignants, tout s’arrête. C’est vraiment dommage. Par contre, d’autres sont très bien organisés  ».
 
Propos par D. S.  (lepays)

Burkina: "Je viens voir les problemes, les solutions et poser des questions", Melinda Gates

Le Burkina Faso accueille, ce lundi 22 janvier 2018,  la co-présidente de la Fondation Bill & Melinda Gates. La première fois qu’elle a mis  pied en Afrique, c’était à sa partie Est, il y a une vingtaine d’années où elle dit avoir rencontré l’extrême  pauvreté et qui a été à la base de la création de la Fondation. Présente au pays des Hommes intègres,  pour la première fois, Mme Melinda Gates, vient constater de visu les activités de développement financées par  sa Fondation. Elle évoque, entre autres, dans cette interview exclusive accordée à Sidwaya, les programmes gérés par ses partenaires dans les domaines de la planification familiale ; de la nutrition et de sa motivation pour le social. Mais avant, elle  précise l’objet de sa visite  au Burkina.  

Madame Melinda Gates (M.G.) : C’est ma première visite au Burkina Faso. Je suis ici pour apprendre plus sur les progrès réalisés par le pays dans l'amélioration de la santé et du bien-être de ses citoyens. 

 Depuis que Bill et moi avons commencé notre Fondation, il y a près de 20 ans, je voyage chaque année dans les pays où nous travaillons pour voir les problèmes, les solutions et poser beaucoup de questions. C'est la meilleure partie du travail, entendre les histoires des gens, être invité chez eux et en apprendre plus sur leur vie. Je suis convaincue que la partie la plus importante de mon travail est l'écoute. 

Sidwaya (S.) : Quels sont vos domaines d'intervention au Burkina Faso?

M.G. : Je vais visiter des programmes gérés par nos partenaires dans les domaines de la planification familiale et de la nutrition. Si l'objectif du Burkina Faso est de s'assurer que les femmes et les enfants ont la possibilité de réaliser leur plein potentiel, ces domaines sont deux des priorités les plus importantes. La planification familiale permet aux femmes de prendre des décisions concernant leur avenir et l'avenir de leur famille, et les programmes nutrition aident leurs enfants à atteindre leur potentiel de développement physique et cognitif afin qu'ils puissent s'épanouir pleinement. 

Je crois que la génération qui va transformer le Burkina Faso est déjà née. Tant que les jeunes sont en bonne santé et ont des opportunités économiques, ils stimuleront la prospérité pour toute la nation.

S. : Quel est l'état de vos investissements au Burkina  depuis la création de la Fondation en 2000?

 M.G. : Notre fondation a fait des investissements dans 45 pays d'Afrique depuis sa création en 2000. Au Burkina Faso, nous nous sommes concentrés sur des programmes visant à améliorer l'agriculture, la nutrition, la planification familiale, l'assainissement et l'hygiène de l'eau. Nous travaillons également à endiguer les maladies diarrhéiques et le paludisme. Avec tout notre travail, nous essayons de compléter les investissements que le gouvernement réalise déjà, et nous investissons toujours dans des organisations locales qui ont une perspective sur les problèmes et les solutions auxquels les Burkinabés sont confrontés et que nous n'aurons jamais. 

S.: En termes de reproduction, de santé et de planification familiale, que pensez-vous des progrès réalisés par le Burkina Faso et  les autres pays membres du Partenariat de Ouagadougou?

M.G. : C'est exceptionnel ! En 2011, les neuf pays membres du Partenariat de Ouagadougou se sont engagés à fournir un accès à des contraceptifs modernes à un million de femmes de plus d'ici 2015. Lorsque  cet objectif a été atteint, vous avez revu vos ambitions et vous vous êtes fixés pour objectif d'atteindre 2,2 millions d'utilisatrices supplémentaires d'ici 2020. Depuis 2011, Le Burkina Faso a donné accès à des contraceptifs modernes à 400 000 femmes. Lorsque vous atteignez ces objectifs, vous aidez les femmes à transformer leur vie. Pour de nombreuses femmes, l'accès aux contraceptifs est une question de vie ou de mort. Pour beaucoup d'autres, c'est une opportunité de briser le cycle de la pauvreté. 

Lorsqu'une femme peut planifier et espacer ses grossesses, elle est en meilleure santé, ses enfants sont en meilleure santé et les perspectives économiques de sa famille s'améliorent. Autrement dit, les contraceptifs sont l'une des meilleures innovations contre la pauvreté que le monde n’ait jamais connu. 

S. : Que pourrait-on faire pour accélérer ce progrès, notamment au Burkina?

M.G. : Une chose sur laquelle il faut se concentrer est de s'assurer que les cliniques disposent d'une gamme complète d'options contraceptives. Différentes femmes ont des besoins contraceptifs différents à différents moments de leur vie, il est donc crucial que nous puissions permettre aux femmes de choisir un contraceptif qui leur convient le mieux. 

Une autre grande priorité est l'accès aux jeunes hommes et femmes. Le taux de natalité des adolescents au Burkina Faso est plus du triple de la moyenne mondiale. La maternité précoce force les filles à abandonner l'école, ce qui restreint considérablement leurs opportunités économiques. Mais quand les femmes peuvent attendre d'être prêtes pour avoir des enfants, non seulement elles prospèrent, mais aussi leurs enfants et les enfants de leurs enfants. 

S.: Comment les pays francophones peuvent-ils apprendre des  pays anglophones en matière de la planification familiale?

 M.G. : Le Partenariat de Ouagadougou est un excellent exemple de coordination entre pays qui permet d’accélérer les progrès en matière de planification familiale. Je sais que des représentants de pays d'Afrique de l'Est ont visité des pays de cette région pour bénéficier de leur expérience en la matière. 

S. : A deux ans de la fin du FP2020, êtes-vous inquiète en tant que donatrice, quant à l'atteindre des objectifs fixés? 

M.G. : L'objectif FP2020 a toujours été conçu pour être ambitieux. Notre vision ultime est l'accès universel aux contraceptifs et l'objectif devait être une étape importante en cours de route. Nous faisons des progrès, et j'en suis heureuse. J'aimerais que nous fassions des progrès encore plus rapides. Mais nous avons beaucoup appris au cours des cinq dernières années sur ce qu'il faut pour toucher les femmes et les filles et leur transmettre ce dont elles ont besoin. 

S.: Afin d'éradiquer la pauvreté, en particulier chez les femmes et les jeunes, nous devons leur fournir des outils financiers. Que fait la Fondation Bill et Melinda Gates pour lutter contre la pauvreté au Burkina Faso?

M.G. : Nous pensons que nos investissements en matière de santé sont des investissements dans la lutte contre la pauvreté. Prenons l'exemple de la planification familiale. Lorsque les parents peuvent planifier leur famille, ils sont mieux en mesure de fournir à leurs enfants de la nourriture nutritive, des soins médicaux, de l'eau potable et de l'éducation. Multipliez cela par des millions de familles, et vous commencez à comprendre comment les contraceptifs peuvent aussi aider à transformer les économies.

 La nutrition ! Actuellement, un tiers des enfants burkinabé souffrent d'un retard de croissance, ce qui signifie qu'ils sont plus vulnérables aux maladies et aux problèmes de développement qui pourraient limiter leur capacité d’apprentissage à l'école et affecter leur revenu potentiel en tant qu'adultes. On estime que le Burkina Faso perd annuellement plus de 7% de son PIB en raison de la malnutrition. Nous travaillons avec des partenaires au Burkina Faso pour nous attaquer au problème de la malnutrition, et par conséquent, à la pauvreté. 

S.: Cette année au Burkina Faso, les récoltes ne sont pas bonnes et il y a un déficit céréalier. Les femmes et les enfants, encore une fois, en souffriront. Quelles sont vos actions au Burkina Faso en matière de nutrition?

 

M.G. : Je suis très préoccupée par ce défi supplémentaire auquel vous faites face. Le Burkina Faso connaît déjà l'un des pires taux de famine et de malnutrition au monde. Cependant, je suis rassurée de constater que le gouvernement burkinabè a travaillé dur pour lutter contre cela avec une politique multisectorielle qui vise à réduire de moitié d'ici 2020 les taux de retard de croissance chez les enfants de moins de cinq ans. Et cela s'ajoute aux résultats déjà impressionnants des dernières années, incluant une baisse des taux de retard de croissance de 43% en 2006 à 27% en 2017, l'un des plus rapides de la région. Notre fondation travaillera en partenariat avec le Burkina Faso au cours des cinq prochaines années pour vous aider à atteindre cet objectif.

 S.: Êtes-vous prêts à augmenter votre investissement dans ce secteur, sachant que la situation alimentaire n'est pas bonne cette année?

M.G. : Le Burkina Faso est une priorité pour la stratégie nutritionnelle de la Fondation. Nous continuerons à faire des investissements cette année, l'année prochaine et au-delà. 

 S.:Sur votre site internet, il est écrit "Toutes les vies ont la même valeur, nous sommes impatients, les optimistes travaillent pour réduire les inégalités". Est-ce votre leitmotiv? 

 M.G. : Absolument! Nous croyons que tous les enfants méritent d’avoir accès aux mêmes opportunités, peu importe où ils sont nés, qui sont leurs parents, ou qu’ils soient nés fille ou garçon. C'est pourquoi nous affirmons que toutes les vies ont la même valeur. Nous clamons que nous sommes des optimistes impatients parce que nous croyons que beaucoup de gens peuvent œuvrer pour donner plus d’opportunités à plus d'enfants. Nous constatons que la vie s'améliore pour les enfants ici au Burkina Faso et partout dans le monde. Nous continuerons de faire des investissements pour essayer d'accélérer ce processus. 

S.: Quelles sont vos motivations principales derrière votre travail social, particulièrement en Afrique?

M.G. : Quand nous nous sommes fiancés, Bill et moi avons fait un safari en Afrique. Nous avons été impressionnés par la beauté, mais nous avons aussi été saisis par les gens. Notre séjour en Afrique de l'Est a été ma première véritable rencontre avec l'extrême pauvreté. C'était à la fois révélateur et déchirant. Je garde des souvenirs vifs de femmes marchant dans la rue, des bébés sur le dos et je me demandais comment était leur vie. Qu'espéraient-elles et de quoi s'inquiétaient-elles? Quels remparts pourraient les empêcher de se retrouver prises au piège de la pauvreté?  

A la fin du voyage, nous avons décidé que les ressources de Microsoft retourneraient au monde grâce à la fondation. Cela a vraiment été une décision facile pour nous. A ce jour, l'une de mes motivations principales reste de rencontrer des femmes et des jeunes filles du monde entier. Je suis beaucoup plus informée aujourd’hui qu’à l'époque, mais le courage et la détermination des gens que je rencontre m'inspirent à chaque fois. 

 

 

Interview réalisée par Boureima SANGA

bsanga2003@yahoo.fr

crédit photo: Frederic Courbet