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2016.08.22

Prison en France: entre complexité croissante et absolue nécessité

                   

           Chef de service éducatif au SPIP de la maison d’arrêt de Fresnes, Isabelle Gonzales déplore le manque crucial de travailleurs sociaux et la pénurie de partenaires

Quels types de partenariat développez-vous avec les travailleurs sociaux hors les murs de la prison ?

Les relations partenariales avec les autres services sociaux (circonscriptions DASS, municipaux, scolaires, ASE, UDAF, CAF, CRAM, ou autres services spécialisés d’entreprise…) me paraissent fondées sur un professionnalisme, un climat de confiance et une reconnaissance mutuelle qui respectent nos missions spécifiques et respectives. Nous entretenons également des relations partenariales avec des associations d’insertion signataires d’une convention avec notre service qui les engage à proposer des solutions adaptées à l’assistance des sortants de prison. Dans ce partenariat, nous avons le souci de préserver et garder la maîtrise des actions d’insertion. Le secteur privé ne doit pas venir se substituer au service public.

Les politiques publiques actuelles, développées en faveur de la réinsertion des détenus, sont-elles suffisamment adaptées aux besoins réels sur le terrain ?

En matière de politique pénale, des innovations ont été apportées par la loi du 9 mars 2004 tendant à adapter la justice aux évolutions de la criminalité. La difficulté réside dans l’obtention d’un juste équilibre entre la lutte contre la délinquance et la surpopulation pénale. C’est pourquoi, la loi précitée prévoit des dispositions alternatives à l’incarcération ainsi que l’accompagnement des condamnés en fin de peine afin notamment de lutter contre des sorties sèches.

Ces nouvelles dispositions ne sont en vigueur que depuis le 1er octobre 2004 pour certaines d’entre elles et le 1er janvier 2005 pour d’autres. Nous manquons donc de recul mais nous savons d’ores et déjà que le manque de travailleurs sociaux et de partenaires (en matière d’insertion professionnelle et d’hébergement) qui se faisait sentir devient crucial avec l’accroissement de notre travail. Le fonctionnement et l’existence même des associations d’insertion sont remis en cause par une baisse ou une suppression dans certains cas de leurs sources de financement.

Quelles sont alors aujourd’hui, les principales difficultés en terme de pratique ou de moyens, auxquelles votre SPIP est confronté ? Est-ce selon vous général dans ce type de service ?

Les conditions de travail sont très différentes d’un service à l’autre sur le plan humain ou matériel : certains services ont été étoffés en personnel, d’autres souffrent du manque de locaux, etc. Après la création des SPIP et la nouvelle loi du 9 mars 2004, doit être engagée une réflexion sur le positionnement professionnel des travailleurs sociaux et sur le cadre d’intervention. Nous devons continuer à parler de travail social en milieu pénitentiaire, d’accompagnement social et des causes de la délinquance. Quelle place occupe le travailleur social face à l’exclusion dans notre société ? Cette réflexion replace le travailleur social dans le débat public qu’il a tendance à déserter.

Les nouvelles populations carcérales influent-elles également sur votre travail social ?

Je rencontre dans l’exercice de ma profession à la maison d’arrêt de Fresnes trois types de population : étrangers, détenus confrontés à la maladie mentale, femmes détenues.
Parmi les 76 à 80 nationalités représentées, il existe deux catégories en grand nombre : les étrangers en situation irrégulière, clandestins, qu’ils soient récemment arrivés en France ou installés depuis de longues années sans jamais avoir obtenu leur régularisation administrative ; et les ressortissants de pays étrangers porteurs de drogues, poursuivis pour trafic international de stupéfiants, arrêtés à l’aéroport et directement incarcérés, qui souvent seront condamnés à une peine de prison et une interdiction définitive du territoire.

Cette forte présence étrangère et la complexité des situations individuelles influent sur l’action du travailleur social. L’éloignement géographique de la famille laissée sur un autre continent, la méconnaissance de la langue française, l’indigence, contribuent à augmenter l’isolement et les cas de dépression de ces personnes.

Le travailleur social est lui-même confronté à des populations nouvellement migrantes et par conséquent méconnues sur le plan des traditions, langues et organisations sociétales. Ce qui rend plus ardue l’évaluation des situations. Un réel besoin de formation dans le domaine ethnosociologique et ethnopsychiatrique se fait sentir.

Le retour au pays fait l’objet d’une collaboration avec les services consulaires des ambassades. Pour aborder les situations administratives des ressortissants étrangers, nous travaillons en étroite collaboration avec la CIMADE et les juristes du Point d’accès aux droits de la maison d’arrêt de Fresnes.

Le nombre croissant de personnes détenues présentant des troubles mentaux inquiète et a fait l’objet d’études et de recherche. La pathologie mentale est un obstacle supplémentaire à la préparation à la sortie. Il est extrêmement difficile voire impossible de trouver un hébergement à un sortant de prison relevant d’un suivi psychiatrique. En détention, les travailleurs sociaux sont sollicités le plus souvent non pas pour assurer l’accompagnement social de ces personnes mais pour régler des problèmes dus à l’intolérance à l’institution. La prison est un lieu de contrainte où la souffrance psychique augmente et où les réponses apportées par l’institution aux personnes en crise sont inadaptées. Le service médico-psychiatrique régional (SMPR) manque de personnel et ne dispose pas de possibilité privilégiée en matière d’hébergement ou d’hospitalisation à la sortie de prison.

Quels que soient leur nationalité, leur milieu d’origine, leur âge, les femmes en prison racontent toutes la même histoire de violences physiques et morales, de pauvreté, de vie de famille éclatée et de servitude. Leur incarcération engendre des situations dramatiques au regard du devenir des enfants et très souvent de l’ensemble de la cellule familiale. Leur image de femme et de mère est à restaurer. Un travail en profondeur est nécessaire sur le plan de la reconstruction personnelle. À ce titre, nous les aidons à mener une réflexion sur la parentalité, sur les violences conjugales… Elles sont victimes du contexte de pauvreté imposé par leur milieu, et s’exposent à des conduites à risques telles que la prostitution, la prise de substances toxiques de façon suicidaire, le passage à l’acte délictuel comme unique recours selon elles pour s’en sortir.

Assiste-t-on à la mise en détention de la pauvreté ?

Sans vouloir tomber dans le misérabilisme, le constat d’une population pénale présentant une concentration des maux de la société est une réalité. Les difficultés économiques liées au chômage, à un manque de formation professionnelle sont accrues par l’incarcération. Le détenu est souvent isolé, la séparation avec sa famille est source d’angoisse. On assiste à une perte d’autonomie de la personne qui va souffrir de dépendances pathologiques multiples et s’accrocher aux relations familiales, à diverses aides ou aux services de l’institution, sans jamais ressentir un sentiment de satisfaction.

La frustration est le sentiment qui prévaut. La désocialisation s’installe au bout de plusieurs mois ou années de prison. L’enfermement et d’autres contraintes vécues comme des humiliations coupent la personne détenue de la réalité extérieure et augmentent la « haine » exprimée d’une société dont elle est exclue. Il s’en suit une perte d’identité et une dévalorisation de l’image de soi, des troubles de la santé sur le plan somatique et psychologique. Endossant ce statut de victime, elle fait blocage dans un premier temps à l’analyse des faits, des actes qui l’ont conduite en prison. Elle se montre réticente à reconnaître sa culpabilité et sa responsabilité, et exprime son rapport défaillant à la norme et à la Loi.

Une difficulté primordiale est celle d’être en mesure de se projeter dans l’avenir et d’envisager de manière concrète et réaliste la sortie. Au moment de la préparation à la sortie, on constate que le retour à la vie libre effraie, ou bien est totalement idéalisé. Le détenu doit reconquérir une confiance en soi et en ses capacités à retrouver une place dans la société. Et cela ne sera pas facile car le SPIP n’est pas en mesure d’offrir suffisamment de possibilités d’insertion professionnelle, formation ou emploi, en raison d’un contexte socio-économique difficile. Les solutions en matière d’hébergement sont également insuffisantes. On mesure la volonté d’aller au bout d’un projet de sortie par l’obstination de la personne à écrire aux différentes structures d’accueil, à se rendre à des convocations lors de permissions de sortie et à rentrer sans encombre.

Enfin, la plus grande des difficultés de la personne incarcérée sera la gestion du temps. Dormir, regarder la télévision, lire, entreprendre des études universitaires, s’adonner à une activité artistique, écrire, « gamberger »… Échapper à la pensée qui s’emballe, aux souvenirs douloureux, aux regrets et à l’absence…

Propos recueillis par Guy Benloulou ( in lien social http://www.lien-social.com/Prison-entre-complexite-croissante-et-absolue-necessite )   

 

2015.11.25

Journée internationale pour l'élimination de la violence contre les femmes

Déclaration de Phumzile Mlambo-Ngcuka, Directrice exécutive d’ONU Femmes à l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, le 25 novembre

Partout dans le monde, la violence à l’égard des femmes et des filles demeure l’une des violations des droits humains les plus graves et les plus tolérées, tant comme cause que comme conséquence de l’inégalité des sexes et de la discrimination basée sur le genre.

Sa présence continue est l’un des signes les plus clairs de sociétés en déséquilibre, et nous sommes toutes et tous déterminés à changer cela.

En cette Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, nous le réaffirmons :

Ce type de violence n’est pas acceptable ;

Elle n’est pas inévitable ;

On peut y mettre fin.

Bien qu’il n’existe pas de réponse unique à une question aussi complexe, il est de plus en plus évident que certains types d’actions peuvent stopper la violence avant même qu’elle ne se produise, surtout lorsqu’elles sont prises en même temps.

Des recherches plus approfondies menées actuellement aboutiront à la mise au point de manière définitive d’un plus grand nombre de stratégies et d’interventions permettant de prévenir la violence. 

Nous sommes persuadées et persuadés que si toutes les parties concernées, pouvoirs publics ou simples citoyennes et citoyens, agissent de manière concertée, nous pourrons nous attaquer à l’inégalité des rapports de force et des structures qui existent entre les femmes et les hommes et mettre en avant les changements nécessaires en termes d’attitudes, de pratiques et d’institutions.

Essayez de vous figurer comment le monde des filles qui grandissent aujourd’hui pourrait être différent si nous pouvions empêcher les mariages précoces et les mutilations génitales féminines, et si nous cessions de fermer les yeux sur la violence conjugale, les SMS injurieux, l’impunité dont jouissent les violeurs, l’esclavage des femmes dans les zones de conflits, les meurtres des femmes qui défendent les droits humains ou l’hostilité des commissariats de police et des tribunaux face aux témoignages des femmes sur la violence dont elles sont l’objet.

Nous avons fait des progrès en améliorant les lois qui caractérisent de tels actes (et d’autres actes) comme violents et portant atteinte aux droits humains. Quelques 125 pays ont promulgué des lois contre le harcèlement sexuel et 119 contre la violence domestique, mais seulement 52 pays disposent d’une législation concernant les viols conjugaux.

Nous savons que les leaders, directrices et directeurs généraux, premières et premiers ministres, enseignantes et enseignants, peuvent donner le ton de la tolérance zéro contre la violence.

La mobilisation des communautés et les interventions de groupes en faveur des femmes comme des hommes, les programmes éducatifs et l’autonomisation des femmes ne sont que quelques-unes des interventions qui ont un impact lorsqu’elles sont associées à d’autres changements légaux, comportementaux et sociaux.

En Ouganda, par exemple, le fait d’inciter les communautés à discuter du déséquilibre des rapports de force entre les femmes et les hommes a fait diminuer de moitié les chiffres des violences physiques perpétrées par les hommes contre leurs partenaires.

Au Myanmar, la fourniture de services d’assistance juridique aux femmes rurales améliore l’accès à la justice, et il a été prouvé que rien que la formation d’un petit groupe de responsables masculins a contribué à un changement de comportements chez près de 40 pour cent des hommes dans les communautés cibles.

Nous formons les soldats de maintien de la paix, avant leur déploiement, à tenir compte des disparités entre les sexes et à mieux protéger les populations civiles dans les zones de conflit.

Aux États-Unis, les agentes et agents de police urbains, formés à la reconnaissance des signes annonciateurs de violence conjugale, réussissent à réduire dans une certaine mesure le nombre de femmes assassinées.

Nous lançons aujourd’hui la Campagne « Oranger le monde », en sachant d’avance que les conducteurs de tuktuk au Cambodge, les stars du football en Turquie, les agents de police en Albanie, les écolières et écoliers d’Afrique du Sud et du Pakistan et des centaines de milliers d’autres personnes dans le monde ont pris position, chacune et chacun à sa manière.

Pour la première fois, des objectifs précis d’élimination de la violence contre les femmes ont été inclus dans l’Agenda 2030 pour le développement durable. Ces objectifs requièrent une accélération des actions en cours.

Lorsque plus de 70 leaders mondiaux ont pris la parole à New York le 27 janvier 2015 à l’occasion de la Réunion des leaders mondiaux sur l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes, la majorité d’entre elles et eux a déclaré que mettre fin à la violence contre les femmes et les filles était devenu une action prioritaire. 

C’est en effet une priorité.

Je suis persuadée que si nous unissons nos efforts, si les gouvernements, les organisations de la société civile, le système de l’ONU, les entreprises, les écoles et les personnes se mobilisent au sein de nouveaux mouvements de solidarité, nous finirons par créer un monde plus égal, une Planète 50-50, où les femmes et les filles pourront vivre et vivront effectivement à l’abri de la violence.