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2017.12.26

Prévention du Sida : un dépistage encore trop tardif

                          Prévention du Sida : un dépistage encore trop tardif

Si le continent est engagé sur la bonne voie, les acteurs de terrain sont formels : il faut repenser la stratégie de lutte contre la maladie en misant davantage sur la détection.

Un lundi ordinaire au centre de traitement ambulatoire (CTA) de l’hôpital Fann, dans le sud-ouest de Dakar. Comme tous les jours, on voit passer des homosexuels, des travailleurs du sexe, des usagers de drogues ou des mères de famille vivant avec le VIH. Ils seront 30, peut-être 45, à se voir délivrer des antirétroviraux (ARV) et à participer à des groupes de parole. À sa création, en 1998, ce CTA devait accueillir 250 personnes. Il en reçoit désormais plus de 4 200. Une fréquentation en augmentation, saluée par les spécialistes comme une réelle avancée – elle témoigne de la croissance du nombre de personnes sous ARV sur l’ensemble du continent –, qui cache pourtant une réalité moins réjouissante : la majorité des patients ne commence à fréquenter le centre que tardivement.

« Plus de 60 % des malades arrivent à l’hôpital à un stade avancé de l’infection, avec une déficience immunitaire si sévère que 30 % à 40 % en meurent, regrette le docteur Ndeye Fatou Ngom Gueye, directrice du CTA. Ce pourcentage, quasi identique à Ouagadougou, Yaoundé ou Bamako, prouve que le vrai défi, désormais, c’est celui du dépistage précoce. »

Trois fois plus de femmes que d’hommes se soumettent au dépistage

Pour le professeur Serge Eholié, directeur du Centre de recherche en maladies infectieuses et pathologies associées (Cermipa) de Treichville, à Abidjan, « c’est le levier qu’il faut renforcer en priorité pour espérer approcher l’objectif onusien des “trois 90” à l’horizon 2020. Que 90 % des personnes vivant avec le VIH connaissent leur statut sérologique ; que 90 % des personnes infectées soient sous traitement ; que 90 % d’entre elles aient une charge virale, quantité de virus présent dans le sang, durablement indétectable. Mais les tests sont, hélas, encore insuffisants et trop tardifs, notamment chez les hommes. »

Selon les chiffres de l’OMS, tous pays confondus, trois fois plus de femmes que d’hommes se soumettent au dépistage, lors d’une grossesse pour la majorité d’entre elles. Pis, moins de 15 % des conjoints de femmes enceintes porteuses du virus effectuent le test. Les enfants aussi sont concernés. Médecin et chercheur en anthropologie à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) de Dakar, Bernard Taverne évoque le chiffre de 57 % d’enfants non dépistés au sein de fratries touchées par le VIH, d’après une récente étude menée au Sénégal. Il préconise d’intensifier et de diversifier les stratégies de dépistage sur le continent. « Poursuivre les campagnes d’information est inévitable ; encore faut-il les réadapter, réinventer les modes de communication, car les messages vieux de vingt ans sont inopérants. »

Chute du prix d’un test : de 45 à 3 dollars

Les spécialistes sont unanimes : mieux vaut privilégier une approche préventive au sein même des communautés, en impliquant davantage les personnes exposées aux risques. L’Union africaine a mis sur pied un programme de formation de 2 millions d’agents communautaires. Par exemple, dans un pays comme la Côte d’Ivoire, où on compte jusqu’à 5 000 grossesses non désirées par an, on pourrait impliquer des élèves dans leur milieu scolaire. Au Cameroun, l’Unicef accompagne les étudiants bénévoles du Club des jeunes pour la lutte contre le sida (CJLS) de la commune de Guider (Extrême-Nord) dans leurs actions de sensibilisation auprès des adolescents.

Plus généralement, après avoir rendu systématique le dépistage des enfants ayant un parent séropositif, les autorités camerounaises ont décidé de renforcer le dépistage à toutes les portes d’entrée des établissements de santé. Des responsables du programme international Onusida parient, eux, sur des dépistages massifs à court terme : en l’espace de quelques années, le prix d’un test individuel est passé de 45 à 3 dollars (de 38 à 2,50 € environ)…

Recommandé par l’OMS depuis 2005, l’accès gratuit aux soins n’est pas effectif

« Mais il ne suffit pas de dépister, encore faut-il mettre les personnes séropositives sous traitement très rapidement, indique Ndeye Fatou Ngom Gueye. L’un de nos problèmes en Afrique, c’est le délai, trop long, entre le dépistage et l’accès aux médicaments. On perd parfois des patients entre les deux. » Remédier à ce travers suppose aussi une prise en charge quotidienne de frais annexes tels que les examens biologiques ou le transport : « Recommandé par l’OMS depuis 2005, l’accès gratuit aux soins n’est pas effectif, note Bernard Taverne.

Au Sénégal, le reste à charge pour une consultation de base est d’environ 10 000 F CFA [environ 15 €], ce qui est prohibitif compte tenu du pouvoir d’achat. » Résultat : les patients éloignés des centres de santé ou en situation de vulnérabilité sociale et économique sont enclins à interrompre leurs soins, ce qui peut annihiler l’efficacité des ARV chez certains. On estime que, à quarante-huit mois de traitement, entre 25 % et 36 % des personnes sont en échec thérapeutique en raison de modes de prise en charge inappropriés.

Militant associatif et consultant au Cermipa de Treichville, le docteur Jean-Marie Masumbuko pense que la victoire contre cette épidémie passe par le respect du triptyque « dépistage précoce, accès immédiat aux traitements et contrôle de la charge virale ». Seul moyen d’évaluer l’efficacité d’un traitement et de l’adapter si nécessaire, ce dernier examen reste encore très coûteux – entre 30 000 et 40 000 F CFA dans un laboratoire privé – et requiert une grande expertise.

En Côte d’Ivoire, seuls 20 % des malades sous ARV ont pu un jour mesurer leur charge virale. Initialement pratiqué dans la seule ville d’Abidjan, le contrôle s’effectue dans la plupart des grands centres urbains depuis deux ans, grâce au concours des bailleurs de fonds. Mais un seul prélèvement annuel est autorisé par adulte, contre deux par enfant, là où il en faudrait un tous les trois à six mois.

Nos dirigeants doivent comprendre que la lutte contre le sida exige d’abord un financement national, affirme un militant

Et on en revient toujours à la question des moyens financiers. « Les efforts des associations et des organismes mondiaux de lutte contre le sida se sont concentrés sur les pays à forte prévalence comme les pays d’Afrique de l’Est et d’Afrique australe, au détriment des régions centrales et de l’Ouest, qui se retrouvent aujourd’hui à la traîne », explique Jean-Marie Masumbuko.

Ainsi, en 2016, quelque 9,6 milliards de dollars (8 milliards d’euros) ont été investis dans les deux premières régions, contre 2,1 milliards dans les deux dernières. Si Michel Sidibé, directeur exécutif d’Onusida, reconnaît qu’il y a un évident déficit à combler grâce à un éventuel plan d’urgence, il souligne aussi qu’une meilleure implication politique, institutionnelle et financière des gouvernements d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale est nécessaire. Militant et directeur exécutif de Positive Generation, le Camerounais Fogué Foguito estime que son pays a échoué à s’autofinancer : « Nos dirigeants doivent comprendre que la lutte contre le sida exige d’abord un financement national. »

Même discours chez le professeur Serge Eholié, pour qui les pays de la sous-région resteront fragiles face au sida tant que les fonds viendront en priorité du Fonds mondial et de partenariats bilatéraux. « Je ne suis pas sûr de la pérennité de l’ensemble de nos projets actuels, déclare-t-il. Il faudrait pour cela que nos pays augmentent leurs contributions et que nos partenaires, au minimum, conservent les mêmes niveaux de participation. » Prière entendue : dans le cadre de son programme de lutte contre le VIH/sida, la Côte d’Ivoire a, en 2017, sensiblement augmenté son budget, passant de 4,2 milliards de F CFA en 2016 à 21 milliards sur trois ans, dans le but notamment de multiplier l’achat des ARV. D’autres pays pourraient bientôt en faire de même.

Source: jeuneafrique.com

2017.11.01

JOURNEE MONDIALE DU REFUS DE LA MISERE : Peut-on vaincre le mal par des mots ?

JOURNEE MONDIALE DU REFUS DE LA MISERE : Peut-on vaincre le mal par des mots? 

Le 17 octobre de chaque année et ce depuis 1987, le monde entier renouvelle son vœux pour un monde de plus en plus débarrassé de la misère et de l’extrême pauvreté. En 30 ans de lutte, la misère a-t-elle reculé ? Certes, il faut reconnaître que par rapport aux années 90, il y a eu des efforts quand on compare le taux de scolarisation, d’accès à l’eau potable, à la santé, à l’éducation etc. Malheureusement, ce n’est qu’un petit pas face aux victimes de plus en plus nombreuses de l’extrême pauvreté endémique. Dans le monde entier, en fait de lutte contre la misère, l’heure est loin d’être au triomphalisme. Plus d’un milliard d'êtres humains vivent dans ce que le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) appelle la « misère absolue », sans revenu fixe, sans travail régulier, sans logement adéquat, sans soins médicaux, sans nourriture suffisante, sans accès à l'eau potable, sans école. 30 ans après l’appel à l’action du Père Joseph Wresinski, le géniteur de cette « Journée du refus de la misère », à un monde de partage, on constate avec regret que la destruction de plus d’un milliard d'êtres humains par la faim s'effectue toujours dans une sorte de désinvolture glaciale, sur une planète pourtant débordante de richesses. Et tout semble être fait pour que la situation empire au regard des signaux actuels : les changements climatiques, le terrorisme, l’insécurité, la montée des égoïsmes nationaux avec plus que jamais la « culture du chacun pour soi » ; toutes choses qui constituent malheureusement des causes qui annihilent les efforts fournis pour une planète en manque des trois repas quotidiens. Quand on regarde la marche du monde, on ne peut que parvenir à la conclusion que la misère est un phénomène entretenu et voulu. Toutes les études ont démontré à suffisance que la terre regorge du nécessaire pour nourrir ses occupants. Il faut donc aller au-delà des hypocrisies et sortir des sentiers battus, si l’on veut une planète où personne ne mange de vache enragée.

La pauvreté extrême est la conjugaison de plusieurs échecs

D’ici à 2030, le monde devrait être débarrassé de l’extrême pauvreté, selon les prévisions du PNUD. Cela est-il possible quand on sait que chaque année, des dizaines de millions de mères gravement sous-alimentées mettent au monde des dizaines de millions d'enfants malnutris ? Comment faire en sorte que les richesses augmentent avec la démographie ? C’est un aspect sur lequel on aurait tort de faire l’impasse. La lutte contre la misère n’est pas qu’économique. Elle est multidimensionnelle. L’Afrique, par exemple, constitue le lieu où la misère la plus crasse fait le plus de victimes. Certains pays d’Asie se sont extirpés des griffes de ce mal, par leur ardeur au travail. Plutôt donc que de se lamenter sur leur sort, les Africains gagneront à se remettre au travail avec plus de détermination. Par ailleurs, ce fléau tire sa source de l’individualisation à outrance de la société, née du capitalisme sauvage. Partout où cette idéologie est quasiment institutionnalisée, l’on voit mal comment on pourrait venir à bout de la pauvreté, sauf à vouloir faire preuve d’hypocrisie. Dans un tout autre registre, la pauvreté extrême est la conjugaison de plusieurs échecs : échec de la production alimentaire, échec de l’accès à l’énergie et surtout échec de la politique des Etats. Comment vaincre le mal avec des mots ? Pire, dans un monde victime des changements climatiques, il faut convenir que l’agriculture pratiquée avec des moyens rustiques ne pourra guère permettre d’atteindre l’autosuffisance alimentaire. La question de la modernisation de l’agriculture est donc un passage obligé en Afrique, pour vaincre la misère. L’accès à l’énergie est également l’une des voies pour venir à bout de l’extrême pauvreté et sortir de l’ornière. Partout en Afrique, il faut relever le défi de l’électrification rurale.

Enfin, vaincre la pauvreté est d’abord un choix politique. Mais quand on a à la tête des Etats sous-développés, des gouvernants sans vision, qui pensent plus à leur panse qu’aux besoins vitaux des populations, on ne peut qu’avoir des hommes et des femmes affamés, éclopés par les souffrances quotidiennes. Pour vaincre la misère, peut-être l’Afrique devrait-elle commencer par avoir des gouvernants qui mettent au cœur de leur politique l’humain.

Ousmane TIENDREBEOGO

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